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Pour l’armée, c’est toujours open bar

Lutte des classes

Le Conseil fédéral vient de publier un rapport intitulé «Coûts de l’armée suisse» 1>Conseil fédéral, «Coûts de l’armée suisse, Rapport du Conseil fédéral en réponse au postulat 22.3410 Pointet du 9 mai 2022», 19.12.2025.. Le document est passé quasi inaperçu. Pourtant, il est particulièrement révélateur. Il s’agit du premier calcul des coûts totaux de l’armée depuis très longtemps – et il met sérieusement à mal le discours dominant sur la prétendue «nécessité de réarmement».

Toutes les discussions sur cette soi-disant nécessité reposent sur un indicateur unique: le rapport entre les dépenses pour l’armée et le Produit intérieur brut (PIB). Les milieux bourgeois et leur Conseil fédéral martèlent ainsi que ces dépenses doivent être relevées progressivement afin d’atteindre au moins 1% du PIB.

Initialement fixé à 2030, cet objectif a été repoussé à 2032. A les entendre, la Suisse serait très éloignée de la cible, le budget officiel de l’armée s’élevant à 5,95 milliards de francs (état 2024), soit environ 0,7% du PIB. Or, cette présentation est trompeuse. Le document du Conseil fédéral montre qu’en tenant compte de l’ensemble des charges liées à l’armée – allocations pour perte de gain, amortissements des systèmes d’armement, dépenses des collectivités publiques, etc. –, le coût réel atteint au minimum 8,75 milliards de francs (état 2024). Résultat: la Suisse consacre déjà plus de 1% de son PIB à l’armée!

La comparaison internationale, régulièrement mobilisée pour justifier l’escalade budgétaire, relève d’un tour de passe-passe du même acabit. Même Avenir Suisse, officine néolibérale peu suspecte d’antimilitarisme, admet que comparer les dépenses pour l’armée au PIB «présente sous un jour défavorable les pays dont l’économie est forte». Un indicateur bien plus pertinent consiste à rapporter ces dépenses au nombre d’habitant·es. Et là encore, le constat est sans appel: selon le Conseil fédéral, aucun pays voisin ne dépense davantage par habitant·e pour son armée que la Suisse. Un record soigneusement passé sous silence: 976 francs par tête.

Mais la réalité des chiffres n’arrêtera évidemment pas les marchands de canons et autres casques à boulons. Leur objectif reste inchangé: atteindre 1% du PIB pour les seules dépenses militaires «officielles». Elles passeraient ainsi à près de 10 milliards de francs par an d’ici à 2032! Il s’agit d’une politique que la gauche et le mouvement syndical se doivent de combattre sans ambiguïté. Il n’est en effet pas inutile de rappeler que lorsque les luttes sociales en Suisse étaient encore courantes, l’armée a régulièrement servi d’outil de répression. C’est là le rôle classique d’une institution militaire dans une société divisée en classes sociales aux intérêts antagoniques: la défense du pouvoir de la classe dominante. L’article 58 de la Constitution fédérale stipule d’ailleurs toujours que l’armée «apporte son soutien aux autorités civiles lorsqu’elles doivent faire face à une grave menace pesant sur la sécurité intérieure ou à d’autres situations d’exception». Cette disposition n’a rien d’anecdotique.

L’armée suisse ne s’est toutefois pas limitée à cette fonction répressive. Elle a surtout été un puissant instrument d’endoctrinement et de contrôle social. A travers l’encadrement propre à l’armée de milice, elle a instillé discipline, soumission à l’autorité et nationalisme, autant de leviers essentiels à la reproduction d’un ordre social fondé sur la domination de classe et l’exploitation.

Enfin, l’augmentation massive des dépenses pour l’armée se traduit par des attaques brutales contre les services publics. Au menu: hausse des taxes d’études, remise en cause de la recherche, réduction des moyens pour faire face à l’urgence climatique, coupes dans les transports publics et l’accueil de l’enfance, etc. Et, pour parachever ce tableau, plane la menace d’une hausse de la TVA – l’impôt le plus antisocial qui soit.

Il est impératif que la gauche et le mouvement syndical défendent une tout autre politique: la réduction drastique des dépenses militaires et la réaffectation des ressources à la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux et à la préservation de l’écosystème.

Notes[+]

Agostino Soldini est secrétaire central du Syndicat des services publics (SSP).