«Améliorer le comportement social du détenu.» Tel est l’objectif de la peine de prison, selon l’article 75 du Code pénal. Cette formulation a toujours eu le don d’interpeller Jean-Sébastien Blanc, collaborateur scientifique au Département de géographie et environnement, maître-assistant suppléant à l’Institut des études genre (Faculté des sciences de la société) de l’Université de Genève (UNIGE) et chargé de cours au Centre suisse de compétences en matière d’exécution des sanctions pénales (CSCSP). Car, après tout, qu’est-ce qu’un bon comportement social? Cette injonction comprend bien sûr l’idée – affichée – que le détenu, une fois remis en liberté, ne commette plus d’infractions. Mais, pour le chercheur, elle passe aussi, de manière plus insidieuse et tacite, par un apprentissage de certaines normes genrées et sexuelles qu’il a regroupées sous deux concepts, celui de la «bonne féminité» et celui de la «masculinité fantôme».
C’est ce qui ressort de sa thèse, soutenue par le Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités et qu’il a défendue en mai 2025: Trouble dans la prison, le monde carcéral à l’épreuve du genre et de la sexualité. Dans ce travail, Jean-Sébastien Blanc montre également que, dans une perspective historique, la peur de l’homosexualité et la volonté de limiter sa «contamination» dans et hors les murs de la prison ont joué un rôle structurant dans l’histoire de cette institution pas comme les autres.
Une institution dans laquelle il n’est d’ailleurs pas facile de pénétrer – sans commettre d’infraction, bien sûr. En Suisse, contrairement à d’autres pays comme la France, très peu de chercheurs et de chercheuses ont mené un travail de terrain ethnographique en prison. Et pour cause. Il faut au chercheur genevois plus d’un an et l’aide du service juridique de l’UNIGE pour parvenir à négocier avec les administrations pénitentiaires de Vaud et Genève des conventions de collaboration acceptables (libre choix des détenus à interroger, pas de droit de regard sur les publications) et obtenir l’autorisation du Conseil d’Etat genevois pour la récolte de données impliquant des «personnes judiciarisées». De quoi décourager plus d’un thésard, dont le temps est généralement compté.
Mais les portes du pénitencier finissent par s’ouvrir. Jean-Sébastien Blanc obtient l’autorisation de rencontrer des personnes en exécution de peine dans deux établissements vaudois et genevois, l’un pour femmes, l’autre pour hommes. Il est escorté dans tous ses mouvements par un membre du personnel carcéral (sauf durant les entretiens) mais on ne lui met aucun bâton dans les roues. Au contraire, on l’aide parfois à remplir sa mission. Les premiers contacts se nouent dans les ateliers, que la plupart des détenus fréquentent. Il leur présente son projet – une étude sur l’impact de la prison sur la vie privée –, insiste sur la confidentialité de sa démarche et l’absence d’évaluation ou de jugement dans les entretiens qu’il souhaite mener.
Il s’avère que nombre de détenus et détenues ont très envie de parler et que des volontaires se présentent rapidement. Au cours des séances, le chercheur tente de comprendre comment ses interlocuteurs se construisent en tant qu’homme ou femme, avec leur identité provisoire de détenus, et comment ils et elles vivent leur sexualité dans ces espaces caractérisés par la non-mixité et la contrainte. Pour des détenus en grande majorité étrangers (72,5%), souvent racisés, parler de sexualité à un homme blanc au langage académique n’est pas toujours des plus aisés. Mais les témoignages s’accumulent, même si, parfois, sur certains sujets comme l’homosexualité, les gens parlent plus des autres que d’eux-mêmes.
«Est-ce une stratégie pour se confier quand même? se demande Jean-Sébastien Blanc, je l’ignore. En tout cas, le tabou est présent dans les entretiens et on est souvent dans le registre de la rumeur, ce qui oblige à être prudent dans l’analyse des données. Je suis conscient du fait que je n’ai accès qu’à une certaine vérité sur la sexualité en prison. Cela fait partie des limites de mon travail.»
En tout, il mène 53 entretiens, dont une trentaine avec des personnes détenues, le reste concernant des membres du personnel de la prison qui permettent de diversifier son corpus. L’analyse des réponses lui fait découvrir une facette inattendue de l’«amélioration» du comportement social attendue d’un séjour en prison. Et elle n’est pas la même chez les femmes que chez les hommes. Pour les unes, c’est l’apprentissage d’une «bonne féminité». Pour les autres, on voit apparaître la construction d’une «masculinité fantôme».
«L’apprentissage de la bonne féminité comprend plusieurs critères, explique Jean-Sébastien Blanc. L’un des plus importants est celui d’être une bonne mère. C’est un trait très valorisé en prison (avec des espaces dédiés aux mères avec leur enfant en bas âge, par exemple) et c’est considéré comme la précondition d’une réinsertion réussie. Au point même d’invisibiliser les détenues qui n’ont pas d’enfants. On attend également des femmes qu’elles ne montrent ni excès ni déficit de féminité (trop maquillées, trop dévêtues ou au contraire trop masculines). On les reprend sur l’hygiène, l’habillement, la décence et le care, c’est-à-dire la manière dont elles prennent soin d’elles et des autres.»
Toute autre ambiance chez les hommes. Ce que le chercheur désigne comme la «masculinité fantôme» découle de la constatation que les hommes incarcérés sont hantés par la perte de tout ce qui constituait leur identité masculine dans le monde extérieur. Le fait que beaucoup de détenus soient pères n’est, par exemple, absolument pas pris en compte. Et, par la force des choses, il leur est impossible de prouver leur virilité par la séduction hétérosexuelle. Ils tentent parfois de le faire avec les gardiennes, mais c’est assez limité. Cette masculinité se construit aussi, comme souvent dans le monde extérieur, sur la base du rejet de l’homosexualité, considérée comme un efféminement et dont la dévalorisation permet de monter dans la hiérarchie informelle des prisons.
«C’est comme si l’histoire s’était arrêtée aux portes de la prison, que certaines normes de la société, qui ont évolué au cours des décennies, ne l’avaient pas irriguée, note Jean-Sébastien Blanc. Il faut dire que la prison se trouve à l’écart, loin des regards, et qu’elle n’est jamais la priorité des politiques publiques. Elle s’est donc développée de manière singulière et continue de le faire. C’est une des dernières institutions publiques organisées sur la base du principe de séparation entre les sexes. L’école, l’asile psychiatrique, tout est devenu mixte. Sauf la prison.»
Historiquement, cette non-mixité en milieu carcéral est systématisée au tout début du XIXe siècle pour des questions de rationalisation. Mais elle provoque immédiatement une préoccupation morale chez les autorités. Souvent surpeuplées, les prisons favorisent en effet la promiscuité entre personnes du même sexe, augmentant le risque que celles-ci, déjà «perverties» par leur caractère délinquant, ne le deviennent encore plus en s’adonnant à des pratiques homosexuelles. Pendant très longtemps, ces dernières, elles-mêmes criminalisées, peuvent valoir à leurs auteurs des sanctions disciplinaires, comme des jours de cachot. A cela s’ajoute qu’à certaines époques, les homosexuels, spécifiquement ciblés par la répression dans les espaces publics, ont longtemps été surreprésentés en prison, ce qui a alimenté l’imaginaire d’une «contamination de l’homosexualité».
La peur d’une «contamination de l’homosexualité»
Jean-Sébastien Blanc admet établir sur ce point une sorte de contre-histoire. Le discours dominant prétend en effet que l’homosexualité se trouve à la marge de la marge des préoccupations et de la recherche académiques. Mais le chercheur genevois, lui, considère que cette peur d’une «contamination de l’homosexualité» représente en réalité un fil rouge que l’on peut suivre tout au long de l’histoire de la prison. On ne craint d’ailleurs pas seulement que les détenus soient contaminés par le vice mais aussi, et surtout, que celui-ci déborde des murs de la prison et que des personnes «tombées dans l’homosexualité» pendant leur incarcération continuent à la pratiquer après leur libération.
«Cette peur perdure jusqu’au XXe siècle, analyse Jean-Sébastien Blanc. On la retrouve dans les travaux des premiers sociologues qui étudient la prison des années 1940 et 1950 aux Etats-Unis. Leur but est de déterminer si la prison ‘produit’ de l’homosexualité. Mais leur approche est à la limite du voyeurisme car ils consacrent de longs chapitres extrêmement détaillés et chiffrés aux pratiques sexuelles. Ils développent aussi une catégorie spécifique d’orientation sexuelle, l’‘homosexualité situationnelle’ ou ‘de complaisance’, afin de décrire ceux qui la pratiqueraient faute de mieux, si l’on peut dire.»
Pour contrer la menace de l’homosexualité, on imagine des solutions. Celle de faire venir des travailleuses du sexe est évoquée et même pratiquée dans certains établissements, y compris en Suisse, mais de manière très marginale. Ce qui est mis en place plus officiellement, ce sont les «parloirs intimes». Il s’agit de studios aménagés avec un lit conjugal, un petit salon et un coin toilette pour que le détenu puisse recevoir sa compagne – le dispositif n’est introduit initialement que dans les prisons pour hommes. L’idée, là encore, consiste à promouvoir une sexualité «saine», c’est-à-dire hétérosexuelle et conjugale. Il s’agit également d’offrir une soupape au détenu afin d’assouvir sa sexualité – forcément pulsionnelle – et d’éviter ainsi qu’il ne tombe dans l’homosexualité plus que de consacrer un droit à la sexualité en prison. Qui n’existe pas, de toute façon. Car si de tels parloirs intimes équipent actuellement environ 10% des établissements pénitentiaires suisses, les conditions pour en bénéficier sont si strictes qu’ils ne sont finalement réservés qu’à certains privilégiés.
Les deux prisons que j’ai visitées n’en ont pas, précise Jean-Sébastien Blanc. Mais tous les détenus connaissent leur existence. Certains m’ont dit spontanément que leur absence était une honte. Cette revendication est déjà ancienne. Dans les années 1970, il y avait déjà des manifestations réclamant l’accès à une sexualité non entravée par la prison, même dans les prisons pour femmes qui sont d’ailleurs toujours dépourvues de ce type d’espace en Suisse romande. En 2012, une pétition signée par des détenus allant dans le même sens a été déposée au Grand Conseil genevois. Sans succès.»
Aujourd’hui, les pratiques homosexuelles ne sont plus interdites. Mais elles peuvent quand même être sanctionnées au nom de ce que les règlements disciplinaires appellent «la pudeur offensée d’un tiers», soit une forme d’exhibitionnisme.
Cela dit, dans les prisons pour femmes, même si elles ne remplissent pas les critères de la «bonne féminité», les lesbiennes sont tolérées et même assez visibles. Des couples se forment et il arrive même que les directions d’établissement acceptent de leur aménager une cellule double. Mais il convient de conserver une certaine discrétion, les manifestations publiques excessives d’affection sont souvent peu goûtées des codétenues.
«Rien de tel dans les prisons pour hommes, souligne Jean-Sébastien Blanc. Il peut arriver qu’un homosexuel s’affirme en tant que tel, mais ceux que j’ai pu rencontrer vont plutôt choisir le ‘retour au placard’, ce qui est souvent douloureusement vécu. Quand leur compagnon vient les trouver au parloir, ils font semblant d’être cousins ou frères.»
Et quand l’homosexualité d’un détenu est malgré tout révélée, celui-ci est souvent poussé à demander la protection d’un autre prisonnier plus puissant dans la hiérarchie carcérale moyennant des services risqués tels que la détention dans sa cellule de drogue ou de téléphones portables. Dans un cas extrême, un homosexuel faisant l’objet de violences a délibérément saccagé sa cellule pour faire l’objet d’une sanction disciplinaire et être mis à l’isolement.