Édito

Argentine, la nouvelle guerre sale

Argentine, la nouvelle guerre sale
Des photographies des personnes disparues durant la dictature argentine recouvrent un mur du Musée de la mémoire à Buenos Aires. KEYSTONE/ARCHIVES
Argentine

En excursion vendredi dans les quartiers nord de Buenos Aires, un groupe de retraités a pris son temps pour visiter l’ESMA, la tristement célèbre Ecole de mécanique de la marine. Durant la dernière dictature argentine (1976-1983), l’établissement a servi de centre de détention clandestin, où ont été torturé·es et assassiné·es des milliers d’opposant·es à la junte de Videla & Cie. Transformé il y a vingt ans en Musée de la mémoire par le président Kirchner, l’établissement a été déclaré patrimoine de l’humanité en septembre dernier.

Les seniors, tous des hommes, ont visité les espaces avec intérêt et émotion, avant d’entonner quelques couplets sur l’ancienne place d’armes. Les mêmes chants martiaux qu’on y entendait dans les années 1970: la troupe, rapporte le quotidien Pagina12, était formée de soldats de la promotion 1978, venus célébrer à leur manière le Jour de la marine (17 mai). Quelques semaines plus tôt, c’est l’ancien milico Aldo Rico, putschiste malheureux contre le président Alfonsin en 1987, qui a fait son pèlerinage sur place.

Impensable il y a six mois, ces événements participent de la réhabilitation des années les plus sombres de l’Argentine. Un processus initié par le président libertarien Javier Milei et sa vice-présidente négationniste, Victoria Villarruel, duo en poste depuis décembre dernier, qui veulent gracier au plus vite les militaires condamnés. Et rétablir la manière forte à tous les échelons de la société.

Les mouvements sociaux en font d’ores et déjà les frais, tout comme les nouveaux précaires. Les méthodes brutalement ultralibérales de Milei ont certes fait baisser l’inflation, ce fléau national, mais elles provoquent aussi licenciements massifs et pauvreté, augmentant le travail au noir en même temps qu’elles retirent les soutiens aux plus défavorisé·es. Aussi le gouvernement demande-t-il des changements législatifs pour faciliter la possession d’armes à feu, assurer l’impunité policière et remettre l’armée dans la rue, officiellement pour lutter contre le crime organisé.

L’hypothèse de ces nouvelles lois se fait sentir: les assassinats par balles étatiques sont en augmentation (quarante durant les deux premiers mois de Milei). Et le thermomètre de la haine est lui aussi à la hausse, encouragée par la nouvelle guerre contre tout ce qui n’est pas binaire, tuant trois femmes lesbiennes il y a quelques jours. Pendant ce temps, Javier Milei multiplie les incidents diplomatiques, le dernier en date concernant l’Espagne – il a insulté dimanche l’épouse du premier ministre, vomissant au passage le socialisme. La nouvelle guerre sale, toutefois, c’est chez lui qu’il la mène.

Opinions Édito Samuel Schellenberg Argentine

Connexion