Chroniques

Besoin de lumière

Transitions

En cette fin d’année, le monde vit dans les illuminations, citadines, marchandes, festives et pétaradantes. Et bien sûr religieuses: l ’étoile des bergers chez les chrétiens, la cérémonie des feux en Iran ou la fête des lumières en Inde et en Israël. Oui, en Israël: sept bougies allumées l’une après l’autre entre le 7 et le 15 décembre pour célébrer le triomphe du bien sur le mal… Pourquoi pas, si dans les circonstances actuelles on arrive encore à y croire. Mais ce n’est pas de cette lumière-là que nous avons le plus besoin. Et encore moins de l’éclat aveuglant des missiles sur les villes d’Ukraine ou de Gaza.

Témoins égarés et impuissants, nous vivons dans la noirceur des guerres, les ténèbres de l’apocalypse à Gaza, les brumes délétères des tranchées en Ukraine, l’abyssale profondeur des mers où se noient les migrants et la sombre désespérance de la pauvreté et des injustices partout dans le monde.

Il y eut une époque où le continent européen bénéficia de lumineuses avancées, celles de l’intelligence, de la raison, de la conscience et du savoir, ce qui lui valut le nom de «siècle des lumières». C’était le XVIIIe. Des écrivains, des philosophes, des scientifiques, se vouèrent à la lutte contre l’obscurantisme et la servitude. Hélas, les progrès sociaux, culturels et techniques de cette époque semblent depuis lors dériver vers leur contraire, notamment dans ce qu’il est convenu d’appeler, au mépris du bon sens, l’«art de la guerre».

On connaissait déjà les robots tueurs, mais aujourd’hui à Gaza, c’est à l’intelligence artificielle que s’en remet l’armée israélienne. Ce mécanisme froid, qualifié d’«usine à cibles», calcule sans états d’âme les «dommages collatéraux» acceptables, à savoir combien de civils, de femmes et d’enfants on peut tuer pour éliminer un seul membre du Hamas. Les militaires, paraît-il, s’en félicitent: l’automatisme glaçant de la machine permet de n’avoir plus à affronter le face à face entre celui qui tue et la personne tuée, rapporte un expert.

Après le massacre commis par le Hamas le 7 octobre, certains ministres du gouvernement Netanyahou, suivis par l’armée israélienne, n’hésitèrent pas à traiter les Palestiniens d’animaux. On sursaute à de tels propos, mais hélas, avec la prolifération des crises et des violences, c’est une forme de déshumanisation de l’adversaire qui est à l’œuvre partout dans le monde. L’«autre», le combattant, le migrant, fait l’objet d’une haine assassine, parfois même jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. C’est comme si l’humanité était en train de se faire la guerre à elle-même… Pour sortir de l’abîme et retrouver la lumière, c’est à nous, peuples de la terre, d’écarter ces rideaux de suie pour voir émerger des ténèbres non pas seulement une philosophie humaniste désincarnée et rassurante, mais la foule des humains hurlant contre l’anéantissement de notre humanité.

solidEn 2017, dans la conclusion de mon livre «Mourir debout», j’écrivais ceci: «Je suis convaincue que les plus grands malheurs de l’humanité ont toujours réussi à mettre debout des hommes et des femmes pour résister, pour aider, pour reconstruire. Ils leur donnent la force et le talent pour dire le désespoir, le chanter, l’écrire et faire naître de la beauté et du courage là où règne la désolation.» Je me félicitais aussi d’avoir pu traverser les années sans jamais perdre cette confiance dans la puissance de la vie, sa grandeur et sa générosité. Le vendredi 15 décembre, dans ce même Courrier, Roderic Mounir me donnait raison dans son éditorial sur Gaza, en évoquant le grand mouvement de solidarité qui s’élève à travers le monde: des syndicats qui bloquent des livraisons d’armes, la jeune génération juive antisioniste qui occupe la gare centrale de New York, d’autres qui s’enchaînent aux portes de la Maison blanche en scandant «Halte au génocide» et «Pas en notre nom». «La solution viendra des peuples, de leur refus d’abandonner la Palestine aux marchands de mort et de désespoir», concluait-il.

Dans une chronique, en 2016, je signalais l’existence, à Gaza, d’une joyeuse équipe de passionnés d’astronomie qui, au milieu des décombres, se vouaient à l’exploration de l’espace à l’aide de trois télescopes miraculeusement soustraits à l’agence spatiale américaine. Leur association, «Les ambassadeurs de Mars à Gaza», organisait des visites dans les écoles de la ville pour partager leurs nouvelles connaissances. «Il y a sûrement de la vie ailleurs», annonçaient-ils. «Nous devons la découvrir: les frontières ne pourront plus nous enfermer.» Oui, il est bon de se rappeler que l’univers est rempli de sources lumineuses que les bombes ne peuvent pas éteindre.

Pour nous terriens, en cette fin d’année, ce n’est pas encore l’illumination, mais une aube fragile. Nous avons besoin d’une lumière tendre, ni triomphale ni éblouissante, mais complice de nos rêves de paix et de fraternité.

Opinions Chroniques Anne-Catherine Menétrey-Savary Solidarité

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lundi 8 janvier 2018

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