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Temporalités des nouveaux quartiers

Vivre sa ville

Aménager le territoire a été longtemps synonyme d’aménager l’espace du territoire, et c’est ainsi que de très nombreux plans directeurs et autres grands projets se sont focalisés sur les plans d’affectation des sols en termes de zonages et les images directrices au plan spatial. Très souvent, dans cet exercice, la dimension temporelle est marginalisée, qu’il s’agisse des temporalités de réalisations, des accessibilités ou des rythmes de vie des nouveaux quartiers. Fondamentalement, le cœur d’un document de planification urbaine reste la carte de synthèse, qui décrit un état post-réalisation. Cette conception doit être dépassée car l’aménagement est fondamentalement une question d’agencement dans le temps, peut-être même parfois plus que dans l’espace.

Commençons par le temps long. En consultant un plan directeur, il est frappant de constater que les états intermédiaires ne sont jamais décrits, discutés ou même évoqués. On passe d’un état actuel à un état futur sans transitions! Pourtant tout ne peut être réalisé en même temps et réfléchir aux états intermédiaires est crucial, notamment pour assurer une qualité de vie aux habitant·es…

Poursuivons par l’accessibilité. La métrique d’un plan directeur ou plus généralement des projets urbains est spatiale… Les distances se mesurent donc en mètres, en centaines de mètres ou en kilomètres. Les territoires se déploient pourtant davantage à partir des métriques temporelles de l’accessibilité, à pied, à vélo, en transports publics, et évidemment en voiture. C’est alors le nombre de minutes qui compte. On est à «10 minutes à pied», «5 minutes de voiture» et c’est en fonction de ces minutes que sont composés dans l’espace les modes de vie quotidiens.

Finissons par les rythmes et temporalités de la vie quotidienne. La fréquentation des services et équipements des quartiers va beaucoup dépendre de leurs horaires. Que penser par exemple d’une bibliothèque municipale qui ne serait ouverte que pendant les heures de bureau et jamais le week-end? Pour une partie de la population, c’est comme si cet équipement n’existait pas, car il est incompatible avec leur rythme de vie.

Ces quelques exemples (il y en aurait d’autres) suggèrent qu’aménager le territoire implique de partir du temps, sous toutes ses facettes, pour concevoir l’espace. Ce constat est sans doute moins banal qu’il n’y paraît et l’exemple de l’implantation de commerces de proximité dans les nouveaux quartiers permet d’en prendre la mesure.

La notion de «ville du quart d’heure» est très en vogue en urbanisme. Il s’agit d’offrir à la population la possibilité de vivre en proximité pour éviter le recours à l’automobile et stimuler le lien social. Concernant le commerce, cela se traduit par la volonté d’équiper les nouveaux quartiers en aménités de proximité, comme des épiceries ou des cafés. Il faut cependant constater qu’en règle générale, ni la question du temps long, ni celle de l’accessibilité, ni même celle des temporalités de la vie quotidienne ne sont pleinement considérées dans la planification de ces équipements.

Bien souvent le petit commerce arrive lorsque le quartier est terminé, les habitant·es ont emménagé un à deux ans avant et ont déjà pris d’autres habitudes. Il y a même des cas, où il n’arrive pas car la parcelle sur laquelle il était planifié n’a pas pu être construite (c’est par exemple le cas à La Chapelle-Les Sciers à Lancy et Plan-les-Ouates). Lorsqu’il est finalement implanté, le petit commerce se trouve au centre du quartier, mais souvent loin du réseau de transports publics et avec un accès automobile limité (comme à Gordon Bennett ou au quartier de l’Etang à Vernier). En d’autres termes son accessibilité n’a pas été pensée pour maximiser le bassin de chalandise en additionnant les métriques temporelles des différents moyens de transport. Il résulte de cette situation qu’il est difficile de rentabiliser le commerce et que souvent, après un temps, celui-ci disparaît au profit d’entreprises qui récupèrent les arcades libérées pour implanter leurs bureaux et c’est qu’ainsi qu’une agence d’assurance, les bureaux d’une entreprise générale d’électricité ou une fiduciaire remplacent l’épicerie participative, le café restaurant, le dépanneur ou la pharmacie de quartier…

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mardi 19 juillet 2022

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