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A chaque fois que la Comédie de Genève voit sa direction être mise au concours point le risque – dans les milieux concernés – de se contenter de procéder à l’inventaire des personnes susceptibles d’être intéressées et de soupeser leur aura respective. Devrait primer, selon nous, la réévaluation du sens d’une telle institution à notre époque.

Le moment est ainsi propice au rappel des importants travaux réalisés par l’Association pour une Nouvelle Comédie (ANC) pendant une vingtaine d’années en bonne intelligence avec les autorités; car, oui, l’objectif de l’ANC ne tenait pas à la seule érection d’un nouvel écrin. Un rapport de 2013 sur les missions, le budget et la gouvernance de l’institution des Eaux-Vives concentrait le fruit de longs échanges auprès de plusieurs dizaines de consulté·es à Genève, en Suisse et à l’étranger et concluait notamment à l’intérêt de produire autrement, de penser collectivement la création, l’action culturelle et le sens d’une telle scène publique dans la Cité.

Dans la plupart des théâtres, les équipes (celles ordinairement décrites dans les plaquettes de saison) sont majoritairement administratives et techniques. L’ANC a donc considéré avec faveur l’hypothèse d’une présence permanente d’artistes (comédien·nes, dramaturges, scénographes, auteur·ices, étudiant·es de La Manufacture, assistant·es et stagiaires divers), renouvelée suivant un tournus dont le rythme serait à définir pragmatiquement, nichée au cœur même de l’institution afin de constituer un répertoire original, de renforcer la recherche artistique fondamentale, de contribuer à la professionnalisation de la scène romande et d’élargir les missions de médiation et de transmission. Les délibérations nourries entre professionnel·les du plateau comme de la coulisse ont par ailleurs conduit l’ANC à déplorer l’excessive personnalisation des directions ou le travestissement tendanciel de la culture en communication. Il y a là des pistes propices pour penser un théâtre majeur et complémentaire de scènes comme celles de Carouge ou Vidy.

La nouvelle Comédie est advenue dans un contexte profondément crisique: citons le puissant développement des pratiques techno-culturelles, la fragilisation d’un certain légitimisme culturel, le brouillage entre missions publiques et privées, la précarisation des professions culturelles, l’atomisation des trajectoires, les alarmes démocratiques et écologiques, etc. Ces différents constats donnent une nouvelle verdeur aux vues de l’ANC – laquelle évoquait, par-delà le rayonnement attendu, la nécessité d’inscrire densément cette scène en son territoire, d’irriguer celui-ci en profondeur. Instrument (semi-autonome) de la collectivité, la Comédie doit défendre une politique de l’esprit, exalter les corps, entretenir un travail quotidien du sens et du sensible. Le culte de la co-présence et celui de l’attention font du théâtre le site privilégié de la résolution possible de bien des contradictions plus haut énumérées.

La pratique théâtrale que nous défendons doit être collective dans son principe et communautaire dans son adresse. Plus qu’aucun autre pays, la Suisse est constellée d’associations à buts sociaux, environnementaux, culturels et socioculturels; elles peuvent devenir les vectrices d’une politique résolue d’infusion de tous les domaines de la vie. Des exemples de partenariats possibles existent aujourd’hui déjà. Mentionnons ainsi le cas d’AVVEC (anciennement Solidarité Femmes). Au service des victimes de violences en couple, cette association s’est vue approchée par la dramaturge Valérie Poirier à l’occasion d’Un conte cruel – pièce nourrie de récits de bénéficiaires de l’accompagnement dispensé rue de Montchoisy; citons aussi l’intervention de la comédienne Christelle Mandalaz lors d’une assemblée générale d’AVVEC, le travail citoyen réalisé à l’invitation de l’Université populaire La Marmite autour du thème de l’humanité, la collaboration avec les médiatrices de Destination 27 visant à diminuer les impacts sociaux des violences domestiques, les ateliers d’écriture animés par l’écrivaine Mélanie Chappuis en lien avec le Salon du livre et avec le concours de la romancière Leila Slimani, etc. A chacune de ces occurrences, la prise en charge psychologique et sociale se voit transcendée par l’activation des capacités des personnes opprimées et, symétriquement, l’espace public enrichi par l’imaginaire de ces «sans écoute».

Dans le social donc, mais également auprès de conseils de quartier, de syndicats, dans le champ de la pédagogie, etc. se nichent maints partenaires possibles pour les lieux d’art et de culture, les compagnies, maintes occasions de donner du souffle à la vitalité sociale, de donner de la chair à la vie démocratique. Maintes occasions d’emploi, aussi bien! Evidemment, nul n’est obligé de s’adonner à ce type d’engagements; n’empêche, ils constituent des gisements d’expériences remarquables pour acérer sa vision du réel, jauger de sa souplesse formelle et ajuster son adresse. Les exemples historiques des Trétiakov et autres Brecht sont édifiants.

Ce n’est là qu’un volet de l’action attendue de la Comédie, mais l’ensemble de ses missions gagnerait à favoriser une culture en quête de sens plutôt que de diversion, vectrice de citoyenneté plutôt que de distinction, déployant en chacun de nous une attention sensible et étonnée sur notre présence individuelle et collective au monde. Soyons attentifs aux visées de cette institution en l’absence desquelles nous assisterions à la stricte intronisation de l’ordonnatrice ou de l’ordonnateur de nos ­réjouissances post-prandiales.

Mathieu Menghini est historien et praticien de l’agir et de l’action culturels (mathieu.menghini@lamarmite.org).

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lundi 8 janvier 2018

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