Suisse

Le Tessin sous pression

Selon les sondages, une majorité de Tessinois pourrait bien accepter l’initiative «Pour une immigration modérée» le 27 septembre prochain. Dumping salarial et chômage des jeunes sont pointés du doigt.
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Un nombre croissant d’entreprises attribue les nouveaux postes à de jeunes Italiens et Italiennes plus flexibles, qualifiés ou expérimentés. Dans tous les cas, à des salaires moins élevés. KEYSTONE
Libre circulation

Le Tessin pourrait bien être le seul canton à voter contre la libre-circulation le 27 septembre prochain. Que se passe-t-il au sud des Alpes ? «La pression sur les salaires est très forte. Les frontaliers sont très mal payés, alors qu’ils représentent 27% de la main d’œuvre», explique Benedetta Rigotti, porte-parole de OCST, plus grand syndicat du canton.

> Notre dossier complet sur les votations fédérales du 27 septembre

En 2018, le salaire mensuel brut médian pour un plein temps dans le secteur privé1Office des statistiques tessinois. était de 5935 francs pour les Suisses travaillant au Tessin contre 4477 francs pour les frontaliers travaillant au Tessin, soit 25% de moins. En l’an 2000, l’écart n’était que de 15%. «Pour les permis B et C, la différence de salaire existe, mais elle reste faible. Pour les permis G (les frontaliers), la différence est énorme et elle n’est pas explicable. C’est de la pure discrimination», estime Benedetta Rigotti. La syndicaliste déplore une tendance à établir des salaires non pas en fonction des compétences, mais du niveau de vie de l’employé.

Il y a vingt ans déjà, le Tessin connaissait des salaires inférieurs à la moyenne suisse. L’écart s’est-il vraiment creusé? Oui, si l’on compare le salaire médian suisse avec le salaire tessinois. Mais si cette évaluation porte sur le salaire des Suisses qui travaillent au Tessin, l’écart est passé de 7% à 5%.

Néanmoins la majorité des élu-e-s tessinois-e-s exprime leur pessimisme. Le nombre de frontaliers-ères a crû de 134%, passant de 29’000 à 67’880 fin 2019, tandis que la population est passée de 308’500 à 353’000 habitants (+14%). Par ailleurs, le nombre d’heures de travail effectuées au Tessin entre 2000 et 2019 a baissé de ­181 millions à 170 millions pour les Suisses, alors qu’il a grimpé de 143 millions à 191 millions pour les étrangers-ères (voir tableau).

Volume de travail effectif en millions d’heures au Tessin, selon la nationalité et le sexe des travailleurs

Un nombre croissant d’entreprises attribue les nouveaux postes à de jeunes Italien-ne-s plus flexibles. Ou à des Italien-ne-s qualifié-e-s et expérimenté-e-s. Dans les deux cas, à des salaires moins élevés. Car de l’autre côté de la frontière, les candidatures se bousculent: même en étant moins bien payé qu’un Suisse, un comptable italien pourra gagner deux à trois fois plus que dans la Péninsule.

Frontaliers du tertiaire

Le secteur tertiaire est le plus concerné par la hausse du nombre de travailleurs-euses immigré-e-s. «Avant, les frontaliers travaillaient surtout dans la construction et l’industrie. Désormais, on les retrouve dans les fiduciaires, les banques, les agences de voyage, la pharmaceutique, l’informatique, etc», explique Benedetta Rigotti, en précisant que «35% des nouveaux postes dans le tertiaire sont attribués à des frontaliers». Les entreprises n’hésitent plus à énoncer clairement dans leurs offres d’emploi qu’elles recherchent des frontaliers-ères ou publient les annonces directement en Italie…

Ces pratiques sont-elles légales alors qu’à la suite de l’acceptation de l’initiative contre l’immigration de masse en 20142Plus de 68% de Tessinois ont approuvé l’initiative «Contre l’immigration de masse» en 2014., les entreprises doivent diffuser préalablement leurs annonces auprès des Offices régionaux de placement (ORP), du moins dans les secteurs les plus touchés par le chômage? La loi ne prévoit pas de contrôle…

Pas comparable à Genève ou Bâle

Le taux de personnes cherchant un emploi3Le taux de chômage au sens du BIT est supérieur à celui du SECO. au Tessin a augmenté de 4% à 6,8% entre 2002 et 2019. Le taux actuel est plus élevé que la moyenne suisse (4,4%), mais plus faible que dans le canton de Genève (9,9%). Pourquoi dans cet autre canton frontière, où le nombre de frontaliers-ères a également explosé (+200% depuis 2000) et le taux d’étrangers est clairement plus élevé (27% au Tessin contre 40% à ­Genève), la libre circulation est-elle soutenue par les autorités et par la majorité des citoyen-ne-s? Les Tessinois crachent-ils dans la soupe du ­développement économique?

Frontaliers étrangers selon le pays de résidence

«La situation n’est pas comparable à celle de Genève ou de Bâle», assure Greta Gysin, conseillère nationale verte née à Locarno. «Le Tessin n’est pas le centre économique de sa région. C’est Milan qui tient ce rôle», poursuit-elle en rappelant que la Lombardie compte plus de 10 millions d’habitants.

Face au dumping salarial, le nombre de sous-employé-es a explosé, estime-t-on à l’UDC. De nombreux demandeurs et demandeuses d’emploi ont abandonné leurs recherches et les jeunes quittent le Tessin, assure Greta Gysin. «Les bénéfices de la libre circulation ne sont pas distribués de manière équitable sur le territoire suisse», résume la ­députée.

Quelles solutions?

Pour la gauche et les syndicats, il faut mieux encadrer la libre circulation. L’établissement d’un statut spécial pour le Tessin a déjà été demandé deux fois à la Berne fédérale. En vain. Greta Gysin appelle les autorités fédérales à s’attaquer aux mesures d’accompagnement. «Soit elles les renforcent au Tessin, soit elles les renforcent dans toute la Suisse», martèle-t-elle. Car si les professionnel-le-s de la construction ou de la santé sont désormais bien protégé-e-s grâce aux CCT, il n’en va pas de même dans le tertiaire, où, à part pour le commerce, il n’existe aucune CCT. Ce secteur est réglementé par 20 contrats normaux, établis grâce aux mesures d’accompagnement. Mais ceux-là ne définissent que le salaire minimum et toutes les branches ne sont pas protégées.

Le syndicat OCST, qui s’évertue à dénoncer les sociétés «qui n’assument pas leur responsabilité sociale», va proposer prochainement une solution pour l’ensemble du tertiaire. De son côté, Greta Gysin, déçue par la forme que prend le salaire minimum tessinois4Les Tessinois ont accepté l’instauration d’un salaire minimum en 2015. Mais le montant a été réduit et il ne sera instauré que progressivement, à partir de 2021., a demandé à la fin 2019 que les cantons puissent instaurer des salaires minimum économiques par branche, et non pas seulement un salaire minimum social qui permet de survivre. Mais le Conseil fédéral a rejeté sa motion, jugeant cette mesure non nécessaire. «On avance à petits pas», conclut Benedetta Rigotti.

Deux visions pour préserver les emplois

Les partisans de l’initiative de limitation réclament la réintroduction de la préférence indigène, et donc l’abolition de la libre circulation des personnes avec l’UE, afin de préserver les emplois et garantir la liberté des citoyens. Hormis l’UDC, le MCG et la Lega, tous les partis gouvernementaux s’opposent à l’initiative car elle met en péril les relations de la Suisse avec son partenaire principal, ainsi que les mesures d’accompagnement qui limitent le dumping salarial. Le soutien des Tessinois à l’initiative s’est délité avec les semaines. Selon le sondage SSR paru mercredi, le texte est soutenu par 49% de oui contre 49% de non. Les indécis feront pencher la balance. CBR

Notes   [ + ]

1. Office des statistiques tessinois.
2. Plus de 68% de Tessinois ont approuvé l’initiative «Contre l’immigration de masse» en 2014.
3. Le taux de chômage au sens du BIT est supérieur à celui du SECO.
4. Les Tessinois ont accepté l’instauration d’un salaire minimum en 2015. Mais le montant a été réduit et il ne sera instauré que progressivement, à partir de 2021.
Suisse Caroline Briner Libre circulation Votation fédérale

Dossier Complet

Votations fédérales du 27 septembre 2020

lundi 7 septembre 2020
Les Suisses vont s’exprimer sur l’initiative «Pour une immigration modérée», la loi sur la chasse, la déduction fiscale des frais de garde des enfants, le congé paternité et les avions de combat.

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