Chroniques

Luttes politiques ou identitaires?

La pause estivale permet d’aborder avec sérénité un sujet qui nous taraude depuis plusieurs mois. Il s’agit de questionner une revendication qui revient de manière régulière depuis une année sur le devant de la scène féministe, celle de la non-mixité choisie. Celle-ci s’est en effet invitée lors des actions féministes depuis juin 2019 et suscite chez nous des sentiments contradictoires.

Avouons-le d’emblée, nous appartenons à la génération des féministes post-MLF, celle qui s’est engagée dans les années 1990. Nous avons été de ferventes partisanes de la non-mixité dans les groupes féministes à l’instar de nombreuses militantes de la période précédente. Cette posture, nécessaire à l’autonomisation, a été revendiquée de manière ponctuelle pour dénoncer des pratiques patriarcales très largement diffusées, dans la formation, au travail, ainsi que dans les groupes politiques. La non-mixité était alors une stratégie radicale nous permettant, dans un espace et des moments à nous, de rêver et revendiquer une société différente, à une période où l’étiquette féministe n’avait pas vraiment le vent en poupe. Cette dynamique a par ailleurs entraîné la création de groupes d’hommes pro-féministes qui ont, eux aussi, recouru à la non-mixité afin de questionner les normes masculines et viriles et de repenser une société où les relations entre individus reposeraient sur des bases différentes. Les manifestations publiques, rassemblements ou défilés, étaient quant à eux alors ouverts à toutes et tous. L’enjeu étant de pouvoir porter des luttes et se montrer solidaires, sur des thèmes aussi différents que l’assurance maternité, le droit à l’avortement, la lutte contre les violences de genre, etc.

La mobilisation autour de la grève du 14 juin 2019 semble avoir marqué un tournant: les ateliers réservés aux femmes cis et aux hommes non cis ont mis sur le devant de la scène des pratiques proches de celles que nous avions nous-mêmes expérimentées. Pourtant, leur postulat est différent. La non-mixité que nous pratiquions se fondait sur notre appartenance de sexe et sur la croyance d’une expérience commune aux femmes, quelles qu’elles soient. Les féministes des années 2000, puis les suivantes nous l’ont reproché, arguant du fait que cela participait du maintien de la bi-catégorisation et de l’invisibilisation des enjeux intersectionnels. Certes! Cependant, il s’agissait avant tout d’une posture politique fondée sur la prise de conscience, l’autonomisation et l’émancipation féministes1  En référence aux «self-consciousness raising groups» et au «female/feminist empowerment».. Aujourd’hui, la non-mixité semble davantage renvoyer à un enjeu identitaire: être femme ou homme cis ou non cis. Rappelons qu’être homme non cis suppose une identité de genre qui ne correspond pas au sexe assigné à la naissance. Bien que cis, certains hommes peuvent pourtant adopter une posture politique et des valeurs pro-féministes et s’impliquer dans les luttes visant à combattre le patriarcat, et la position de dominant qui leur est attribuée dans ce système.

En tant que telles, des pratiques séparatistes pour se réunir nous semblent parfaitement légitimes. Pourtant, si en juin 2019, il était demandé aux hommes cis de rester à l’arrière de la manifestation et d’éviter de se mettre en avant dans les médias, en 2020 certains groupes ont décrété que les hommes cis n’étaient pas les bienvenus dans les rassemblements et manifestations. C’est là que le bât blesse… En effet, quelle place pour une position politique de solidarité, notamment pro-féministe? N’est-il désormais plus possible à des membres de groupes dominants d’exprimer leur soutien aux revendications des groupes dominés? L’histoire de l’égalité est pourtant jalonnée de moments où de telles manifestations de solidarité ont eu lieu. Dans la même logique, devons-nous cesser de manifester notre solidarité avec les personnes racisées parce que nous sommes des femmes blanches ou assimilées? De participer aux «prides» parce que nous sommes hétérosexuelles? De soutenir les mobilisations des jeunes parce que nous pourrions être leur mère?

Au-delà de cela, ces pratiques séparatistes permettent-elles véritablement d’éradiquer les rapports de pouvoir, la domination masculine et ses nombreuses manifestations? Cela présuppose qu’il suffirait d’être un homme non-cis pour être «naturellement» antisexiste et ne pratiquer aucune forme de rapport de pouvoir… Permettez-nous d’en douter. Par ailleurs, la non-mixité choisie permet-elle de poser des revendications politiques communes de manière transversale? Les ateliers d’organisation de la grève de 2019, ainsi que certaines réunions de bilan laissent penser que cela ne va pas de soi, tant il était difficile de trouver un accord sur certaines thématiques. En effet, ce que nous considérons comme un glissement vers une logique identitaire pose un problème supplémentaire à celui évoqué précédemment: celui de l’éclatement des luttes. Chaque groupe dominé vise à identifier et dénoncer les discriminations qui lui sont spécifiques, mais aussi leur articulation, qui peut varier selon la période, le contexte, le domaine d’activité. Et cela est parfaitement légitime!

Pourtant, il semble désormais difficile de construire un discours plus global reliant les luttes entre elles, montrant les logiques similaires derrière des discriminations apparemment diverses. Ce discours global est indispensable si nous voulons construire des mobilisations larges, fondées sur la solidarité, et à terme proposer un autre monde. Il faut espérer que nous soyons capables de construire un tel discours politique, loin des enjeux identitaires. Car plus que jamais il sera nécessaire d’être uni-e-s face aux dynamiques inégalitaires que la crise du Covid-19 va encore renforcer.

Notes   [ + ]

1.  En référence aux «self-consciousness raising groups» et au «female/feminist empowerment».

* Investigatrices en études genre.

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