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Des requérant-e-s en «quarantaine»

Comment les personnes vivant dans les centres pour requérants d’asile ont-elles vécu la situation de crise sanitaire et les effets du confinement? Ayant effectué une mission de service civil dans le centre fédéral de procédure d’asile de Berne, Antoine Lehmann a retrouvé d’ancien-ne-s résident-e-s, placé-e-s actuellement dans des centres cantonaux. Témoignages.
Des requérant-e-s en «quarantaine»
DR
Réfugiés

«Les réfugiés sont les premiers enfermés dehors.»

Michel Foucault

La pandémie du Covid-19 aura cristallisé et creusé des inégalités subies par des personnes qui ont demandé une protection à la Suisse. Ce sont des femmes, des hommes, des familles et des mineur-e-s non accompagné-e-s plongé-e-s dans l’anonymat des centres fédéraux et cantonaux pour requérants d’asile. Arif, Berfin, Roni1 Toutes les personnes citées apparaissent sous un nom d’emprunt. et tant d’autres, rencontré-e-s en 2019 dans le cadre d’une activité de civiliste au sein d’un centre fédéral d’asile, à Berne, placé-e-s depuis dans divers centres cantonaux – pour certain-e-s en vue d’un renvoi – ont eu le courage de témoigner de leur quotidien pendant le confinement. Elles et ils font part de leur enfermement et des incertitudes qui les occupent en lien avec leur situation de requérant-e-s. Derrière les politiques d’asile, les décisions du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM), les menaces de renvoi et les attentes interminables liées aux procédures, elles et ils incarnent la situation de personnes qui luttent pour retrouver une dignité dont elles ont été encore plus durement privées durant la crise sanitaire.

La crise du coronavirus les a sommé-e-s de patienter pour une période indéfinie. Elle aura chez certain-e-s réveillé un traumatisme latent. C’est le cas de Fatima, une Afghane placée dans un centre à Schwyz, en ravivant le souvenir des couvre-feux; ou du Syrien Tareq, à Steinibach (GL), soucieux pour la santé de ses proches. Pour d’autres, le confinement a été relatif, puisque les autorités ont continué de les convoquer à des entretiens, au mépris des mesures de protection édictées par l’Office fédéral de la santé publique et appliquées à l’ensemble de la population suisse: Mohammad, un Iranien, a dû se déplacer en train début avril depuis son centre au Tessin afin d’être auditionné à Berne. Dès la mi-mars, les milieux de défense du droit d’asile ont demandé, en vain, l’arrêt des procédures afin de réduire les risques de contamination, et par crainte de leur non-équité dans le contexte d’urgence sanitaire. Et les entretiens n’auront été suspendus que provisoirement, le temps d’installer des parois de protection en plexiglas. Face à l’état d’exception nécessaire à la lutte contre la pandémie, les personnes requérant refuge se sont retrouvées impuissantes face à une situation dont elles maîtrisaient mal les enjeux.

Le domaine de l’asile n’a pas été épargné par le virus du Covid-19. Au moins une vingtaine de personnes auraient été infectées2 Au 30 mars, le SEM enregistrait 11 requérants et 7 collaborateurs des centres fédéraux contaminés. Au 20 avril, il signalait 6 (nouveaux?) requérants infectés et placés en zone de confinement, ainsi que 25 présentant des symptômes de Covid-19 et isolés des autres requérants.. Il a été difficile de mettre en œuvre les recommandations d’hygiène et l’observation des règles de distanciation sociale dans les centres, du fait de l’exiguïté des lieux. «Ma meilleure amie, qui vit dans le centre fédéral à Berne, me montrait des photos où les gens étaient entassés dans les rares espaces communs. Elle avait peur d’être contaminée», témoigne Roni. La protection du personnel et des requérants contre le virus a été pointée comme insuffisante, voire inexistante par les associations d’aide aux réfugiés qui alertaient, fin mars, sur «l’impossibilité de faire respecter les consignes sanitaires dans les centres d’accueil», citant le cas de personnes «entassées à 12» dans certaines chambres3 RTS, 26 mars 2020, accès: https://bit.ly/2XBhk3n.

En pleine ascension de la pandémie, la pénurie de matériel de protection a également frappé. Berfin, une adolescente kurde d’un centre de Soleure, relève avec lucidité: «Avec ma famille, on a très vite compris que nous allions nous retrouver au bout de la chaîne et que le matériel ne nous parviendrait (s’il nous parvenait) qu’en dernier. Jusqu’au début du mois d’avril, nous n’avons eu ni masques, ni gants, ni solution hydro-alcoolique en suffisance. Mon frère est handicapé et maman est une personne à risque. Nous avions très peur de sortir pour faire les courses sans protection, mais nous devions pour autant nous nourrir.»

Ce paradoxe révèle l’ambiguïté de la situation. Les six personnes avec lesquelles je me suis entretenu relatent toutes qu’elles n’ont reçu que très peu d’informations sur le Covid-19. La plupart sont arrivées en Suisse depuis peu de temps, et comprendre des fiches de l’OFSP en allemand ou en anglais est un exercice complexe. Aucune feuille d’explication traduite dans leur langue nationale ne leur est parvenue, quand bien même le SEM annonçait fin mars que l’information des requérants d’asile «passe par un entretien personnel et du matériel d’information traduit en 15 langues»4 lecourrier.ch/2020/03/31/nouvel-appel-pour-larret-des-procedures/. Conséquence: les personnes concernées se sont tournées vers l’unique source d’information à laquelle avaient accès: les réseaux sociaux, avec les biais et les erreurs que cela peut comporter.

Un deuxième enfermement

Avant le confinement déjà, celles dont j’avais pu suivre la situation m’avaient confié que les centres d’asile dans lesquels elles vivent provoquaient une exclusion tant géographique que sociale. Le confinement est venu comme un deuxième enfermement, péjorant leurs possibilités d’intégration. Fatima explique qu’en résidant à Schwyz, «dans une région reculée, se rendre en ville est cher et compliqué. Aussi, les adultes ne sont pas priorisés dans l’accès aux cours de langues: vu leur irrégularité, il est difficile de faire de réels progrès».

Comme Etienne Piguet l’exprime dans son livre Asile et réfugiés (Savoir suisse, 2019), les raisons des troubles psychiques chez des personnes issues de l’asile, et dont la prévalence estimée se situe entre 10 et 50%, sont liées aux traumatismes et aux violences qui ont pu jalonner le parcours d’exil, mais également au «faible niveau de formation et d’information sur la prévention». A quoi le spécialiste des questions migratoires ajoute l’inactivité économique et la fragilité des statuts de séjour, reconnues pour leur impact psychique très négatif, en empêchant les requérant-e-s de se projeter dans un futur motivant et en les confinant dans des situations d’anomie.

La psychologue lausannoise Noémie Gachoud, forte de son expérience auprès de patient-e-s issu-e-s de l’asile, m’a témoigné en entretien de l’attention particulière portée, lors des séances de psychothérapie, sur les potentielles reviviscences traumatiques provoquées par le confinement. Elle explique également la difficulté rencontrée par les psychologues pour continuer de mener à bien les thérapies, vu l’obstacle qu’un échange téléphonique imposait à la présence rassurante et contenante que doit remplir la-le thérapeute.

Des personnes exilées, privées d’horizons à court et moyen termes, exclues du quotidien et assommées d’ennui. Arif, un mineur afghan non-accompagné tout juste sorti du camp de Moria sur l’île de Lesbos, en Grèce, où il avait passé neuf mois d’enfer, explique que dans son centre en campagne bernoise, le manque d’activités, d’apprentissages et d’interactions l’a poussé à un sentiment d’exclusion sociale. Arrivé en Suisse peu avant le confinement, il n’avait pas encore eu la possibilité d’apprendre l’allemand. Un statu quo angoissant pour un adolescent qui apprécie le sport, les activités de plein-air et les contacts sociaux. Sans compter les lacunes d’information sur ce qu’il avait le droit de faire ou non: «Chaque sortie, même seul, me faisait culpabiliser, je ne rencontrais personne.»

La crise du Covid-19 a frappé de plein fouet les personnes les plus précaires. L’image d’une Suisse pensée comme un îlot de bien-être matériel et social s’est effritée. Les volontés politiques s’obstinant à fermer de plus en plus les portes à des personnes qui ont vécu l’indicible, la complexité du processus d’une demande d’asile révèlent l’exponentielle exacerbation des attitudes de rejet vis-à-vis de ceux qui cherchent refuge en Suisse. Pour Arif, Berfin, Roni et tou-te-s les autres, les conditions et les infrastructures d’accueil doivent être urgemment non pas améliorées mais radicalement repensées. Il en va du respect du chapitre de la Constitution relatif aux droits fondamentaux, mais surtout de notre humanité. Pour l’heure, ces personnes n’ont pas voix au chapitre. Enfermé-e-s.

Trois femmes dans l’attente

Fatima, afghane, 18 ans. «Je suis arrivée en Suisse il y a dix mois maintenant. J’ai reçu au début de l’année un permis F [admission provisoire] et je vis depuis dans un centre à Schwyz. Le confinement a été pour moi une épreuve extrêmement douloureuse. J’ai subi des violences de la part d’une femme habitant dans le même appartement que moi. Elle me bat. J’ai plusieurs hématomes et des plaies. J’ai dû appeler deux fois la police. Malheureusement, ni les travailleurs sociaux, ni ma psychologue, ni la police ne souhaitent m’aider. Ils me répondent qu’il ne s’agit que d’une simple querelle entre filles. Chaque jour au réveil, j’ai peur pour ma vie. Je suis une réfugiée qui ne sait où se réfugier pour se sauver.»

 

Roni, iranienne, 32 ans. (Roni fait l’objet d’une procédure de transfert Dublin). «Je vis dans un centre pour les personnes qui ont reçu une réponse négative. Je suis la seule femme dans le camp. La «quarantaine» m’a fait vivre un véritable enfer. Je devais être renvoyée dans un pays où j’avais déjà déposé une demande d’asile. Au début de la pandémie, le renvoi a été repoussé à plus tard. J’étais suivie par un psychiatre et je prenais des médicaments quotidiennement contre mon anxiété. Isolée, je n’ai plus su comment faire pour voir mon docteur et accéder aux ordonnances pour la pharmacie. Mi-avril, j’ai implosé. Je voulais arrêter tout, pour toujours. Transportée à l’hôpital pour femmes, j’ai ensuite passé deux semaines dans un centre psychiatrique. Je suis maintenant rentrée au centre, où des dizaines de personnes sans perspectives à court terme appréhendent pour l’avenir.»

 

Berfin, kurde, 14 ans. «Je vis avec ma famille dans un centre dans le canton de Soleure. Nous avons eu peur pendant la pandémie en Suisse. Ma maman et mon grand frère handicapé sont tous deux à risque. Pour faire des courses, nous sortions à tour de rôle seulement toutes les deux semaines. Cela réduisait les risques de se contaminer. Mon frère n’a pas la capacité de comprendre ce qu’il se passait. Il était triste car plus personne ne venait le visiter. Il pleurait beaucoup. Moi, le confinement m’a forcée à réfléchir à notre situation. A 14 ans, j’ai l’impression de devoir faire face à des problèmes qu’une fille de mon âge ne devrait pas avoir à connaître. Mon esprit veut fuir notre situation d’asile. Le confinement m’a empêchée de penser à autre chose. Mon père est toujours bloqué en Turquie. Il devait nous rejoindre en mars mais cela a été repoussé. J’espère que bientôt tout cela sera derrière nous et que nous serons enfin réunis.» AlM

 

Notes[+]

* Etudiant en sciences politiques, civiliste en accompagnement social  au CFA de Berne de juillet à décembre 2019.

** Les illustrations de cette page, réalisées par des étudiant-e-s de l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève, sont extraites d’un workshop de BD-journalisme organisé dans le cadre du FIFDH et encadré par Joe Sacco, à partir d’une visite au Centre d’hébergement collectif de Rigot.

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