Genève

Le centre de renvoi à nouveau pointé du doigt

Après les députés et les milieux de défense du droit d’asile, c’est au tour des riverains de s’en prendre au Centre d’expulsion de requérants d’asile du Grand-Saconnex.
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Le centre de renvoi à nouveau pointé du doigt
Les signataires exigent que les enfants du centre soient scolarisés dans les écoles publiques, comme à Zurich, et non sur site, comme l’envisage l’Etat. KEYSTONE/PHOTO PRÉTEXTE
Asile

Nouvelle fronde contre le Centre fédéral d’attente et de renvoi de requérants d’asile déboutés du Grand-Saconnex. Après avoir été contesté par de nombreuses actions de la société civile (lire notre article du 24 mai 2018) et par une motion de l’Alternative (PS, Verts, Ensemble à gauche) et du PDC, acceptée par le Grand Conseil en mars, c’est désormais des habitants du Grand-Saconnex et de Pregny-Chambésy qui expriment leur indignation. Par le biais d’une lettre aux Conseils municipaux de ces deux communes, citoyens, personnalités, avocats ou encore professeurs d’université dénoncent les conditions de vie des futurs candidats à l’expulsion. Rien ne semble cependant être en mesure d’empêcher la réalisation de ce «hub de renvoi», dont le chantier doit démarrer en août 2020 – les permis de construire devraient être délivrés au début de l’année –, selon le Conseil d’Etat.

«Cynisme décomplexé»

«Notre revendication principale est que le centre soit conforme à des standards que nous exigerions pour nous-mêmes si nous nous trouvions dans la même situation», plaide Philippe Borgeaud, professeur d’histoire des religions à l’université de Genève et premier signataire de la lettre. Des standards très loin d’être atteints, selon cet éminent helléniste: «Le centre sera clôturé et gardé jour et nuit comme un camp de détention. Les ‘hôtes’ qui sortiront la journée devront être rentrés à 17 h, ce qui est ridicule, puisque c’est précisément à partir de cette heure que des activités de socialisation deviennent possibles. Cette impossibilité de communiquer normalement avec nos nouveaux voisins est aussi une atteinte à notre propre liberté de fréquenter nos semblables.»

Au mois de mai, lors d’une conférence de presse commune entre le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) et le Département genevois de la sécurité, de l’emploi et de la santé (DSES), Pierre-Alain Ruffieux, chef de la région Romandie pour le SEM, déclarait que les clôtures étaient là avant tout pour protéger les migrants des incursions extérieures. Une explication considérée par beaucoup comme cruelle.

Un cynisme que Philippe Borgeaud retrouve également dans le nom du projet architectural retenu: Philémon et Baucis. «Dans la mythologie grecque, il s’agit d’un couple de vieillards phrygiens qui sont les seuls à accorder leur hospitalité à Zeus et à Hermès qui ont essuyé mille refus sous les traits de simples mortels. Il s’agit d’un symbole très fort de solidarité et d’hospitalité. Donner ce nom à un centre d’expulsion est proprement scandaleux», s’indigne le professeur.

Scolarisation en négociation

Seconde revendication des signataires de la lettre: «Les enfants devraient plutôt être scolarisés dans les écoles du Grand-Saconnex et de Prégny-Chambésy et non pas dans des classes enfermées dans un centre clôturé, les empêchant de jouer avec nos propres enfants. Les petits ont un droit absolu à ce minimum de liberté, et à une scolarisation normale.»

Le conseiller d’Etat Mauro Poggia, chargé du DSES, avait dans un premier temps surpris son monde en ouvrant la possibilité de scolariser les enfants migrants dans les écoles publiques. Avant de se raviser dans la réponse du Conseil d’Etat à la motion contre le centre: «La scolarisation sera assurée par le canton sur site», écrivait laconiquement le gouvernement. Mercredi, le magistrat MCG a à nouveau entrouvert la porte. «Cette question est toujours en concertation entre le canton et le SEM», déclare-t-il sans en dire plus sur la teneur de ces pourparlers. «Cette compétence est cantonale», corrige Aldo Brina, spécialiste du droit d’asile et chargé d’information au Centre social protestant. «Au centre fédéral de Zurich, les enfants sont scolarisés à l’école publique.»

D’autres éléments sont encore pointés du doigt, comme la «gestion du quotidien» par des sociétés privées dont le pouvoir est discrétionnaire – non contrôlé ni soumis à un regard public – ou encore le fait que le centre se trouve à proximité immédiate du tarmac de l’aéroport, là où aucune autre habitation n’est autorisée.

La lettre a été transmise par les Conseils municipaux à leurs autorités exécutives respectives «pour traitement». Quant au canton, il semble déterminé à poursuivre son projet. Pour rappel, Genève touche 250’000 francs par an en contrepartie de l’accueil de ce centre fédéral et, surtout, se voit attribuer environ 230 migrants en moins par année si les chiffres des demandes d’asile restent stables.

Régions Genève Mohamed Musadak Asile

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