Égalité

On ne naît pas homme, on le devient

Les podcasts offrent un espace de liberté à la parole féministe. Dans «Les couilles sur la table», Victoire Tuaillon décrypte les masculinités. Elle sera à Genève pour le festival Les Créatives.
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On ne naît pas homme, on le devient
Dans son adaptation pour la scène, "Les couilles sur la table" reprend les thèmes du podcast. Sur scène. Victoire Tuaillon et le réalisateur Quentin Bresson. MARIE ROUGE
Podcasts

Victoire Tuaillon est l’une des voix féministes les plus écoutées de francophonie: lancé il y a deux ans, son podcast «Les couilles sur la table» attire chaque mois 500 000 auditeurices – comme elle les appelle –, dont une moitié d’hommes. La journaliste française de 30 ans y décortique les rapports de domination entre les genres en questionnant la construction des masculinités, dans une stimulante remise en question des catégories de pensée et de pouvoir.

Près de cinquante épisodes ont été enregistrés, autant de conversations à la fois denses et fluides avec des invités passionnants – écrivains, philosophes, artistes, chercheurs en sciences sociales. Avec naturel et pertinence, Victoire Tuaillon y traite des différentes formes de la domination masculine, de l’intime au collectif, du politique au culturel. Ses sujets? «La vraie ‘nature’ du mâle», «Pénétrer», «Parler comme un homme», «L’amour c’est pas pour les garçons», «L’entreprise, ce monde d’hommes», «J’élève mon fils», «Les vrais hommes ne violent pas», «L’impossible éducation sexuelle», mais aussi une série d’émissions sur la grève féministe en Suisse, ou un sujet sur «Ce que la soumission féminine fait aux hommes».

Car la domination masculine n’affecte pas que les femmes. Les codes de la virilité, ses pressions et ses injonctions, sont délétères pour les hommes aussi. Remettre en question la masculinité en tant que construction sociale s’avère ainsi un passage obligé sur le chemin vers une véritable égalité entre femmes et hommes. Et «c’est justement parce que j’aime les hommes, que je crois en la possibilité de vivre des relations égalitaires, que je suis féministe», souligne Victoire Tuaillon dans Les couilles sur la table, livre tiré du podcast et tout juste sorti de presse.

La journaliste sera à Genève la semaine prochaine pour le présenter1Me 13 novembre, 12h à la librairie Livresse, 5 rue Vignier, Genève, invitée par le festival Les Créatives. Elle y animera aussi mercredi une discussion entre Virginie Despentes et Paul B. Preciado2Me 13 novembre, 19h30 à Uni bastions. Virginie Despentes se produira aussi dans une performance avec Casey et Béatrice Dalle, ma 12 novembre à 20h30. La lecture, à 16 ans, de King Kong Théorie de Despentes a été une révélation pour Victoire Tuaillon, tandis que la pensée de Preciado a radicalement transformé son regard sur le monde. Entretien.

Vous avez créé «Les couilles sur la table» il y a deux ans, alors que commençait la vague #Metoo. Coïncidence?

Victoire Tuaillon: La vague #Metoo ne sort pas de nulle part, elle n’a rien d’un mouvement spontané. A chaque époque, la société fait silence sur certains sujets, jusqu’à ce qu’un jour il soit brisé. #Metoo a été rendu possible par des décennies de travail souterrain des féministes. Une étincelle a ensuite suffi pour causer une explosion. Mais je m’interrogeais depuis longtemps sur la violence des hommes. Pourquoi la majorité des personnes commettant des violences sont-elles de genre masculin? Je regardais autour de moi, ou au journal télévisé: terroristes, violeurs, harceleurs, pédophiles, meurtriers – des hommes, en écrasante majorité. J’avais besoin de comprendre.

Pourquoi avoir choisi le format du podcast?

J’avais fait un peu de TV et des piges pour la presse écrite, jamais de radio. Mais il était impossible de traiter ces sujets dans les médias traditionnels français, qui ne s’intéressent pas à ce qui concerne la moitié de l’humanité! De fait, ils excluent les questions de genre et de féminisme. Par ailleurs, comment développer une pensée en maximum huit minutes, ce que permet la TV?

A 27 ans, j’en ai eu assez. Je suis arrivée chez Binge Audio avec mon projet et ils m’ont fait confiance. C’est un média qui emploie quatre journalistes à temps plein et des collaborateurs extérieurs, pour produire une vingtaine de podcasts. J’y suis totalement libre.

Il y a ensuite eu une vraie rencontre entre ce format et mon sujet. Le podcast est un espace de liberté, qui offre à la pensée le temps de se dérouler. Il n’y pas de pression sur l’apparence physique, on s’en fiche si je suis mal coiffée, l’attention se focalise sur la parole. Cela permet des discussions profondes, intenses, un ton très libre, sans les contraintes du ­direct – nos émissions sont réalisées et montées pour trouver une forme épurée, qui permet de suivre une pensée au mieux. ­­Le format du podcast est du coup idéal pour les voix minoritaires, exclues des médias dominants – femmes, personnes racisées, classes inférieures, jeune ­génération…

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Comment choisissez-vous vos sujets?

Je puise dans l’actualité, dans les témoignages et réactions reçus, dans les travaux académiques passionnants sur les masculinités.

Aborder les questions d’égalité sous l’angle de la construction du masculin, était-ce une stratégie pour intéresser et impliquer les hommes?

Je suis journaliste, non militante féministe. La mission que je me suis choisie en tant que journaliste est de faire circuler les pensées qu’on entend peu et qui nous aident à mieux voir le monde. Je crois que si l’on ignore les rapports de pouvoir liés au genre, on ne comprend rien au monde dans lequel on vit.

Ce n’était pas pensé comme une stratégie. Mais, oui, axer mon podcast sur les masculinités est une manière d’amener tout le monde à l’écouter. Car ce qui concerne les hommes est en général jugé plus important, supposé toucher tout le monde – l’universel masculin sert de référence… Ce n’est pas le cas pour les sujets considérés comme féminins. Des études montrent par exemple que les hommes lisent avant tout des romans écrits par des hommes! Décortiquer les masculinités est ainsi une manière de retourner le sujet, mais il s’agit toujours de féminisme et celui-ci ne concerne pas seulement les femmes. Car on ne naît pas homme, on le devient… mais contrairement aux femmes, les hommes ne se sont pas encore emparés de la question.

On ne naît pas homme, on le devient 1«Toute la société repose sur le silence des femmes» Victoire Tuaillon

Vous recevez beaucoup de réactions d’hommes, notamment des témoignages de violeurs…

Les hommes sont nombreux à m’écrire pour me dire que telle émission leur a ouvert les yeux, a transformé leur relation aux autres. J’ai aussi reçu des courriers de violeurs, en effet, qui jusque-là ne réalisaient pas l’impact de leurs actes et n’en avaient juste rien à faire. Les violences infligées aux femmes et aux enfants ne sont souvent tout simplement pas importantes…

Sur Mediapart, la comédienne Adèle Haenel vient justement de briser le silence sur les abus qu’elle a subis. Qu’en pensez-vous?

J’ai été bouleversée par son témoignage. Elle avait entre 12 et 15 ans au moment des faits, et le réalisateur en question près de 40 ans. Elle a exprimé ce qu’on dit dans «Les couilles sur la table»: les violeurs ne sont pas des monstres, il s’agit de nos pères, de nos frères, de nos amis, on cohabite avec eux. Pour changer, il faut d’abord qu’ils reconnaissent leurs actes. Pendant des années, elle a protégé son agresseur et sa famille. Toute la société repose sur ce silence des femmes. Aujourd’hui, il s’agit pour Haenel d’être reconnue comme victime. On a besoin que les hommes se taisent et écoutent.

Ces abus dans la sphère du cinéma montrent que les milieux culturels sont loin d’être progressistes.

En effet. Aucun domaine n’échappe aux rapports de pouvoir, la culture pas davantage. Les œuvres elles-mêmes sont souvent le reflet de ces rapports, mais peuvent aussi être des lieux de lutte et de subversion. Je propose d’ailleurs à la fin du livre une liste de romans, films, essais, podcasts ou bandes dessinées qui m’ont nourrie. Je pense qu’il faut intégrer les œuvres d’art aux réflexions féministes au même titre que les témoignages ou la théorie. Je ne fais pas de hiérarchie entre les formes de pensée, entre l’intime et le collectif. Il ne s’agit pas de censurer ni d’interdire, mais relire un livre ou revoir un film avec une lecture féministe transforme radicalement notre regard sur ces œuvres, et permet de comprendre dans quelle culture et dans quels mythes on a grandi. Notamment le mythe de l’amour! On a tendance à appeler amour n’importe quoi – la possession, la jalousie, la domination, l’emprise, le meurtre, le sacrifice…

Après dix ans de recherches et deux ans d’émissions, qu’avez-vous appris?

Que le genre est un rapport fondamental et structurant de tout notre rapport au monde. Il faut se battre sur tous les fronts: la domination masculine n’est pas une fatalité, c’est une structure et en tant que telle, on peut la défaire. Cela demande du travail et j’essaie de faire ma part. Avec les hommes, je suis à la fois bienveillante et exigeante.
J’ai appris aussi que la masculinité se définit comme l’usage légitime de la violence. Cette domination masculine est partout, même si elle prend différentes formes. Je pense qu’une société reposant sur l’oppression des femmes et la violence des hommes – envers elles et les minorités – n’est pas à la hauteur de notre humanité. C’est dégradant pour l’être humain. Le féminisme est une révolution de notre manière d’envisager toutes nos façons d’être en relation les uns aux autres, une libération de tous en tant qu’êtres humains.

Pensez-vous que nous évoluons vers davantage d’égalité?

Je suis à la fois optimiste et pessimiste. Il m’est difficile de dire si les hommes ont commencé à changer. Ils sont en tous cas plus nombreux à se questionner sur ces sujets. Mais tout progrès génère aussi des réactions, des contre-révolutions. Il n’y a qu’à voir la montée des populismes, des fascismes, des sexismes.

«Les Couilles sur la table», le livre

Les couilles sur la table est le premier livre édité par Binge. Victoire Tuaillon y présente une synthèse limpide des thématiques traitées dans les 46 premières émissions de son podcast. Des conversations nourries de centaines de travaux sur les masculinités sont présentées ici dans un langage accessible et vivant, une mise en page claire, qui permettent d’aborder les questions les plus basiques comme les plus pointues.

Décliné en cinq grandes parties, le livre s’ouvre sur la manière dont se construit la masculinité, avant de détailler ses privilèges – dans les villes, la rue, les boys’ club, au travail. L’auteure explore les diverses formes que prend l’exploitation féminine, analyse les mécanismes de la violence, et esquisse pour finir des pistes pour sortir des pièges du genre et inventer d’autres manières d’être ensemble, réfléchissant notamment à la sexualité et à l’éducation des garçons. Vivant, incarné, avec en prime des focus sur certains épisodes, des entretiens et une bibliographie pour aller plus loin, Les couilles sur la table est un livre essentiel, à offrir largement aux hommes (et aux femmes) de votre vie. APD

Notes   [ + ]

1. Me 13 novembre, 12h à la librairie Livresse, 5 rue Vignier, Genève
2. Me 13 novembre, 19h30 à Uni bastions. Virginie Despentes se produira aussi dans une performance avec Casey et Béatrice Dalle, ma 12 novembre à 20h30

Victoire Tuaillon, Les couilles sur la table, Binge Audio Editions, 2019, 253 pp.

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