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Milliardaire de gauche

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Lors d’une émission de la Radio suisse romande, un journaliste a consacré une chronique à un milliardaire suisse qu’il a qualifié de «gauche». Si le terme milliardaire ne prête pas à ambiguïté (sauf en ce qui concerne le nombre de milliards en jeu), le terme de gauche est éminemment problématique. Dans le cas précis, il s’agissait de Hansjörg Wyss, considéré comme un philanthrope, puisqu’il a décidé de consacrer la moitié de sa fortune à des fondations caritatives ou culturelles. Celui-ci a ainsi rejoint l’initiative lancée par Bill Gates et Warren Buffet qui invitent les milliardaires de tous les pays à se délester de la moitié de leur fortune au profit de bonnes œuvres. Précisons que Hansjörg Wyss dispose d’une fortune qui était estimée à 16 milliards de francs avant don. Notons au passage qu’il lui reste 8 milliards, de quoi vivre confortablement… L’origine de sa fortune provient de la vente à Johnson & Johnson de Synthes, entreprise suisse de techniques médicales, qu’il a fondée.

Le dernier classement des grandes fortunes suisses, effectué par le mensuel Bilan, indique que notre pays compte 132 milliardaires en 2018, Tous, loin de là, ne font pas le choix de consacrer la moitié de leur fortune à des œuvres caritatives ou culturelles. Mais presque tous procèdent à des dons, créent des fondations culturelles ou sociales, bref se montrent généreux. Si on ne peut pas contester que dans ces démarches, il existe une part d’altruisme, il ne faut pas pour autant négliger la nécessité pour ces personnes de défendre une image et d’exercer une influence en dehors du cadre strict de l’économie. Ainsi, plusieurs milliardaires investissent dans des médias, alors que ce type d’investissement n’est pas particulièrement rentable économiquement. On peut penser à Christophe Blocher qui avait investi dans la Basler Zeitung avant de revendre le titre à Tamedia en raison de la fuite de son lectorat, qui n’appréciait pas particulièrement la nouvelle ligne udéciste du journal. Citons également Patrick Drahi, qui a fait fortune dans les télécommunications et qui est venu se réfugier fiscalement en Suisse. Il a aussi investi massivement dans les médias. Actuellement, il est notamment propriétaire de L’Express et de Libération. Ces prises de contrôle économique ont toujours pour but, en dépit des professions de foi, d’exercer une influence politico-médiatique allant dans le sens de la défense de ses intérêts.

Les dons dans le domaine social et culturel servent davantage à construire une image, parfois écornée par l’origine de la fortune et les démêlés fiscaux. Mais cela s’insère aussi dans un mouvement plus profond qui voit les Etats se désengager ou limiter leurs prestations dans ces domaines. Dès lors, le poids et l’influence de ces mécènes privés prennent une place grandissante et sont susceptibles, à terme, de dicter les choix aux collectivités publiques. Le développement massif du mécénat de la part des grandes fortunes, toujours plus nombreuses et plus riches, accompagne fort bien le désengagement des collectivités publiques au travers des politiques d’austérité et de réduction du rôle de l’Etat. Il suffit de constater que nombre d’associations d’entraide et de soutien ne peuvent plus fonctionner avec les seules subventions publiques et deviennent dépendantes de financements en provenance de fondations créées par des mécènes, personnes privées ou entreprises.

Alors je cherche le milliardaire de gauche. Actuellement, je n’en connais pas. Mais il y en a eu en tout cas un. Il s’appelait Friedrich Engels, fils d’un industriel du textile très fortuné (à son époque on ne comptait pas la richesse en milliards). Il devint communiste et participa, entre autre, à l’écriture du Manifeste du parti communiste. Son soutien financier à Karl Marx est bien connu. Dans son cas. le terme de gauche n’était pas usurpé: il se battait pour l’abolition du capitalisme et par conséquent contre les mécanismes à l’origine de sa fortune…

A l’heure où Noël approche ne rêvons pas trop: les cadeaux sont rarement désintéressés et les milliardaires de gauche, c’est-à-dire qui veulent mettre fin au système capitaliste, n’existent pas.

* Membre de SolidaritéS, ancien député.

Opinions Chroniques Bernard Clerc

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lundi 8 janvier 2018

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