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Décisions criminelles

(Re)penser l'économie

La transnationale suisse Novartis a annoncé récemment qu’elle fermait son laboratoire de recherche sur les nouveaux antibiotiques. D’autres groupes pharmaceutiques ont pris des décisions similaires. Actuellement, quinze des dix-huit plus grandes entreprises de ce secteur ont abandonné toute recherche et développement d’antibiotiques.1Radio Canada, 28 février 2018.

On peut se demander si ce type de décision ne vise pas à transférer sur le secteur public les coûts de ces études. Avec l’utilisation non ciblée des antibiotiques, des bactéries développent des résistances aux traitements avec des conséquences mortelles. Or les entreprises du secteur ont une lourde responsabilité dans le développement de ces résistances. En promouvant l’utilisation systématique de leurs médicaments dans des cas où la maladie peut se guérir la plupart du temps naturellement (otites, bronchites notamment), des résistances sont apparues. Par ailleurs, les conditions de production des antibiotiques favorisent également les mutations des bactéries, au travers des eaux usées rejetées par les usines qui les fabriquent.

Ces transnationales du médicament accordent aujourd’hui une attention particulière à l’image qu’elles donnent au public. A les entendre, toutes leurs énergies sont dirigées vers la création de médicaments innovants susceptibles de combattre des maladies graves. Elles n’hésitent pas, à certaines occasions, à abaisser le prix de certains traitements, comme lors de graves épidémies, afin de faire taire les critiques qui soulignent leur prix élevé pour les populations pauvres des pays du Sud. Mais ne nous y trompons pas, le but premier de ces transnationales consiste à réaliser des profits, voire des surprofits, au regard des investissements consentis, et non pas de répondre d’abord aux besoins de santé des populations.

Pendant toute la période où un médicament est protégé par un brevet (en général vingt ans), le prix fixé par l’entreprise ne dépend pas principalement des coûts de recherche et de production, mais du bénéfice attendu sur la période considérée. De plus, sont inclus dans les coûts les frais de commercialisation, c’est-à-dire la publicité, y compris le démarchage auprès des médecins afin de les inciter à prescrire telle ou telle préparation. Lorsque nous avalons un comprimé, nous ne payons pas seulement le prix de sa fabrication mais les frais de marketing, le bénéfice du fabriquant ainsi que les coûts similaires des intermédiaires qui ont contribué à sa commercialisation, comme le pharmacien. La capacité économique des patients et des systèmes de santé à payer le prix exigé entre également en considération dans la fixation du prix.

Lorsque le brevet est échu, les pharmas disposent de deux moyens pour continuer à générer des profits. Le premier consiste à modifier marginalement la composition, pour se préserver un nouveau brevet qui lui assure un monopole, et le second à fabriquer elles-mêmes des génériques au travers d’une entreprise intégrée à leur groupe économique.

Pour revenir sur le désintérêt des transnationales pharmaceutiques pour les antibiotiques, il convient de comparer ce que rapportent différents types de médicaments. Un antibiotique rapporte environ 50 millions de dollars, alors qu’un médicament neurologique en produit 720 millions et ceux en relation avec les affections musculo-squelettiques 1,15 milliard de dollars. En effet, un antibiotique est utilisé pendant une période limitée, alors que les préparations relatives aux affections chroniques sont consommées pendant toute la durée de vie des patients.

Dès lors, on constate que les impératifs de rendement entrent en contradiction avec les nécessités sanitaires. Laisser le champ libre aux pharmas pour déterminer quels sont les domaines de recherche qu’il convient de développer ne peut que conduire à une hausse criminelle de la mortalité dans les années à venir. Comme d’habitude, les pharmas se disent prêtes à investir dans la recherche de nouveaux antibiotiques, pour autant que la durée des brevets soit allongée… En d’autres termes, permettez-nous de faire plus de profits et nous investirons dans ce domaine! Ce chantage exercé sur la vie humaine ne peut être combattu que par une politique de recherche publique basée sur les besoins sanitaires clairement identifiés de manière indépendante.

Notes   [ + ]

1. Radio Canada, 28 février 2018.

Membre de solidaritéS, ancien député.

Opinions Chroniques Bernard Clerc

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