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(Dé)radicalisation. Derrière les mots

L’usage politico-médiatique du terme «radicalisation» – et de son pendant «déradicalisation» –, lorsqu’il s’agit d’expliquer l’engagement d’individus auprès de groupes extrémistes usant de violence pour atteindre leurs fins, est fortement biaisé. Au risque de mener à des politiques publiques inadéquates. Eclairage de Saskia Perrin, rédigé pour Infoprisons.
(Dé)radicalisation. Derrière les mots
Saskia Perrin: «Le fait religieux est davantage un moyen qu’une cause; les dimensions historiques, politiques et sociales auxquelles se rattachent les frustrations d’un individu sont une clé de lecture bien plus pertinente.» PXHERE/CC0
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Le terme de «radicalisation», largement utilisé par les médias comme clé de lecture, est pourtant associé à des aprioris que l’on peut facilement contrer. De même, la «déradicalisation» est bien trompeuse. Ces deux mots semblent impliquer une influence exogène forte, faisant basculer l’individu d’un côté ou de l’autre de la violence. Mais est-ce aussi simple? Bien entendu, si la réponse est non, cela complique l’orientation des politiques publiques visant à adresser les problématiques que représentent les «voyageurs du djihad».1Dans l’ensemble de l’article, les termes entre « » sont utilisés pour déconstruire les termes largement utilisés par les médias, mais ne sont pas ceux de l’auteur.

La manière dont le terme de «radicalisation» est utilisé dans les médias a contribué à construire une fausse représentation auprès du grand public: celle d’un jeune ayant subi un «lavage de cerveau» par des «religieux extrémistes» et étant prêt à commettre des «actes terroristes» pour défendre ses nouvelles idées «radicales». Pourtant, la recherche scientifique nous permet de contrer facilement ces idées préconçues.

Premièrement, une majorité des individus qui adhèrent à une idéologie radicale ne commettent pas pour autant d’acte violent. Les idées «radicales» font partie de nos sociétés depuis toujours et ont aussi bien pu être associées à des mouvements féministes qu’à des organisations comme Greenpeace. Deuxièmement, les facteurs menant à la violence ne sont pas exogènes; ils sont éminemment personnels, et les groupes extrémistes représentent un canal au travers duquel la frustration d’un individu peut s’exprimer. Une personne ne peut donc pas tout simplement être «radicalisée» par une autre. Dernièrement, le fait religieux est davantage un moyen qu’une cause, et les dimensions historiques, politiques et sociales auxquelles se rattachent les frustrations d’un individu sont une clé de lecture bien plus pertinente.

Ce dernier biais mérite d’être davantage discuté, étant donné que nombre de tensions se cristallisent autour de la question du facteur religieux. En France, la célèbre opposition entre les deux personnalités Gilles Kepel et Olivier Roy est, comme souvent, excessivement politique et médiatique.2Gilles Kepel, professeur à Sciences Po et à l’Ecole normale supérieure (ENS), et Olivier Roy, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), sont considérés comme faisant partie des meilleurs spécialistes en France de l’islam politique, ndlr.L’un parle de «radicalisation de l’Islam», l’autre d’«islamisation de la radicalité». Le conflit sur les mots peut faire sourire. D’autant plus que cette opposition n’en est pas vraiment une: dans les deux cas, l’Islam subsiste comme étant une partie déterminante de l’équation. Pour Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire internationale qui étudie depuis quinze ans l’émergence et les transformations d’Al-Qaida puis de l’Etat islamique, il faut en effet se dégager de ces oppositions binaires pour ne pas nourrir le populisme et l’autoritarisme. Car ce sont ces explications dichotomiques qui alimentent les politiques publiques. Biaisées et hautement émotionnelles, elles manquent d’engager la complexité des phénomènes auxquels elles doivent faire face. Au contraire, elles conduisent les gouvernements à reproduire sans cesse les mêmes erreurs, et à tomber dans un tout sécuritaire déshumanisé.

Au-delà de ces trois aprioris majeurs, il y a une tendance que l’on ne peut ignorer et qui contribue à démontrer que le facteur religieux n’est pas un fondement du basculement dans la violence extrême. Il s’agit de la proportion d’enfants et de jeunes qui sont concernés par ce phénomène. Le gouvernement allemand, par exemple, a estimé que les deux tiers de ses nationaux qui sont partis pour la Syrie ou l’Irak avaient moins de 26 ans. Pour Jérôme Endrass, psychologue médico-légal de l’Office pour l’application des peines du canton de Zürich, la religion est utilisée comme un contexte: «[Ces jeunes] ne sont pas motivés par une conviction profonde. (…) Si l’idéologie religieuse jouait un rôle central, nous verrions aussi parmi eux des personnes plus âgées, qui auraient un cheminement plus long dans la religion.»3«Jérôme Endrass: ‘Le passé criminel d’un individu est plus déterminant que l’endoctrinement’», Le Temps, 10 janvier 2018.

Tenter d’identifier des «profils-types», c’est courir le danger de faire des amalgames

Nous l’avons vu, la réalité est bien plus complexe que les prismes qu’on lui impose et le reconnaître est déjà une victoire. Car comment appréhender un phénomène que l’on ne comprend pas entièrement, si ce n’est avec prudence? Le psychosociologue Sid Abellaoui met en garde: «[Il faut] comprendre que c’est un phénomène complexe et qu’il convient de ne pas tomber dans ce fameux causalisme ‘il a un comportement X donc forcément il va avoir un fonctionnement Y’. (…) La pire des choses, ça reste l’étiquetage. C’est de considérer qu’il y a des personnes-types qui peuvent passer à l’acte (…) et d’autres non.»4«Radicalisation en prison : les clés de la détection», France Culture, 30 mars 2016.

Pourtant, tenter d’identifier des «profils-types», c’est le propre des «détecteurs de radicalisation», qui sont de plus en plus répandus, dans les prisons, les aéroports et même les écoles. Le danger: faire des amalgames, basés sur les biais que nous venons de critiquer. Ce qui risque d’être contre-productif, voire de générer de la violence. Ainsi, lorsque Guy Trolliet, formateur interculturel, recommande au personnel pénitentiaire d’observer des signes tels que la «marque qui finit par apparaître sur le front», «à force de prier, d’être prosterné et d’avoir le front collé au sol»5«Radicalisation en prison: les clés de la détection», France Culture, 30 mars 2016., on ne peut que s’alarmer. Confondre des signes de pratique religieuse avec des signes d’extrémisme violent, c’est faire preuve d’une discrimination indigne et dangereuse.
Au contraire, selon Jérôme Endrass, ce qu’il faut tenter de déceler, c’est la propension d’un individu à employer la violence. Ayant développé un logiciel de reconnaissance du risque, il démontre que l’approche à adopter n’est finalement pas si différente que pour n’importe quelle personne ayant commis un crime. Ainsi, les indices que le logiciel cherche à détecter sont plutôt liés à la personnalité, au degré de socialisation, ou encore à l’intérêt pour les armes.

Dès lors, ce qu’il faut viser comme réponse, ce n’est pas non plus la «déradicalisation» d’un individu, qui impliquerait «une sorte d’opération delete/reset» 6Entretien avec Annie Devos, Centre suisse de formation pour le pénitentiaire, mars 2017. mais le désengagement de la violence. Un but particulièrement sensible et délicat dans le domaine carcéral. Les méthodes pour s’en approcher varient, allant de la mobilisation de leaders religieux à l’isolement. On ne peut que saluer les approches qui favorisent la discussion, l’écoute et les activités génératrices de sens. A contrario, rassembler des personnes engagées dans la violence extrême dans un espace confiné n’est certainement pas une solution. Dans ce cas, ce n’est pas le désengagement de la violence qui est perçu comme prioritaire, mais la protection des autres détenus face à un possible «endoctrinement».

C’est justement la voie dans laquelle s’est engagé le gouvernement français: le 23 février 2018, il a communiqué son nouveau plan de «prévention de la radicalisation». Dans le domaine carcéral, l’objectif est clair. Il s’agit d’éviter la «contagion», en renforçant l’«étanchéité» entre les détenus «radicalisés» et les autres.7«Le gouvernement présente un nouveau plan anti-radicalisation jihadiste», L’Obs, 23 février 2018. A défaut de traiter le problème de «ghettoïsation» des banlieues françaises, on exporte ce phénomène dans les prisons. De quoi ôter toute perspective aux jeunes qui se retrouveront dans ces espaces confinés. Et pourtant, la clé, c’est parfois celle-ci: d’avoir une perspective. Le psychanalyste Fethi Benslama, qui a rencontré un certain nombre de jeunes habitant dans le département français de Seine-Saint-Denis, explique que ceux-ci témoignaient d’un souhait très simple: «[Ils] étaient (…) mus par le désir de s’enraciner ou de se réenraciner dans le ciel, à défaut de le pouvoir sur terre, parce que tout, autour d’eux, témoignait du déracinement: leur histoire familiale, le ­paysage de la cité, l’image qu’on leur renvoyait ou l’avenir sans horizon.»8«Le dialogue des religions», France Culture, 6 mai 2016.

De même, à défaut d’investir dans l’éducation pour déconstruire la propagande de l’Etat islamique, la France promeut une approche sécuritaire. Ainsi, semblant s’inspirer des idées toujours plus saugrenues de Donald Trump comme celle d’armer les enseignants, le Premier ministre a déclaré que les enseignants français seraient formés «pour repérer les signes de radicalisation, avec un contre-discours républicain pour démonter toute propagande complotiste».9«Déradicalisation: le gouvernement veut ratisser plus large et plus tôt », France Inter, 23 février 2018. De quoi tomber dans la paranoïa et ­la lutte indiscriminée contre ­l’antipatriotisme!

L’ombre des dérives de la lutte «anti-terroriste»

Nous avons le devoir de traiter les causes profondes du recours à la violence extrême en faisant preuve d’humanisme, sans tomber dans les schémas réducteurs que peut nous imposer la peur. Et cesser la récupération politique, qui alimente les amalgames et la discrimination. Cette nouvelle vague de lutte contre la «radicalisation» rejoint d’ailleurs les dérives de la lutte «anti-terroriste», qui menace depuis des décennies les droits de l’homme sous prétexte de promouvoir la sécurité des citoyens, en réalité largement menacés par les dérives de leur gouvernement. Alors, comme le dirait très justement l’initiative citoyenne de musulmans à Berne centrée autour de la médiation et la prévention, ­«lâchez-leur les babouches»!10«A Bienne, silence, on déradicalise», Le Temps, 8 septembre 2017.

L’orientation suisse

En Suisse, le problème n’a pas pris les dimensions qu’il a en France. Pourtant, la direction prise par la Confédération inquiète, notamment du fait des nouvelles mesures policières prévues pour lutter contre le terrorisme, qui donnent beaucoup de pouvoir au Service de renseignement et à FedPol. Le plan d’action national de lutte contre la radicalisation et l’extrémisme violent, autre grand projet qui a précédé celui des mesures policières, se base sur les rapports de la Task-force TETRA, qui, tout en affirmant qu’il n’y a pas de «profil-type», cherche à dégager des cas-types et des réponses-types.

Dans le domaine pénitentiaire, on échappe encore à la logique du tout sécuritaire. Pour combien de temps? A Genève, le Département de la sécurité a envisagé un classement cellulaire hétérogène bannissant les regroupements par «ethnies» ou religions dans le but d’éviter que des individus «radicalisés» en recrutent d’autres.11«Détecteurs de radicalisation», Le Temps, 12 avril 2016. Et son magistrat Pierre Maudet a porté en mai 2017 un projet d’établissement de placement fermé doté d’une unité spéciale pour les détenus de 18 à 25 ans «pour prévenir l’installation d’une délinquance au long cours ou encore pour éviter la radicalisation de condamnés influençables et en quête d’identité»12«Genève veut un centre pour enfermer de jeunes délinquants perturbés ou radicalisés», Le Temps, 30 mai 2017.. Les exigences imposées par l’Office fédéral de la justice ont finalement eu raison du projet. SPN

Notes   [ + ]

1. Dans l’ensemble de l’article, les termes entre « » sont utilisés pour déconstruire les termes largement utilisés par les médias, mais ne sont pas ceux de l’auteur.
2. Gilles Kepel, professeur à Sciences Po et à l’Ecole normale supérieure (ENS), et Olivier Roy, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), sont considérés comme faisant partie des meilleurs spécialistes en France de l’islam politique, ndlr.
3. «Jérôme Endrass: ‘Le passé criminel d’un individu est plus déterminant que l’endoctrinement’», Le Temps, 10 janvier 2018.
4. «Radicalisation en prison : les clés de la détection», France Culture, 30 mars 2016.
5. «Radicalisation en prison: les clés de la détection», France Culture, 30 mars 2016.
6. Entretien avec Annie Devos, Centre suisse de formation pour le pénitentiaire, mars 2017.
7. «Le gouvernement présente un nouveau plan anti-radicalisation jihadiste», L’Obs, 23 février 2018.
8. «Le dialogue des religions», France Culture, 6 mai 2016.
9. «Déradicalisation: le gouvernement veut ratisser plus large et plus tôt », France Inter, 23 février 2018.
10. «A Bienne, silence, on déradicalise», Le Temps, 8 septembre 2017.
11. «Détecteurs de radicalisation», Le Temps, 12 avril 2016.
12. «Genève veut un centre pour enfermer de jeunes délinquants perturbés ou radicalisés», Le Temps, 30 mai 2017.

Article paru dans le bulletin Infoprisons n°22, mars 2018. A retrouver (version longue, titre original: «Radicalisation, déradicalisation. Que cachent ces termes?») sur http://infoprisons.ch/bulletin_22/bulletin_22.pdf

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