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Les suffragettes, stratèges de l’image

La Grande-Bretagne fête en 2018 le centenaire du suffrage féminin, fruit de décennies d’activisme et de débats sur le rôle des femmes en politique. Contestée en son temps, désormais chère à l’histoire britannique, la figure de la suffragette doit largement sa mue à un groupe d’anciennes militantes habilement investies dans l’écriture de leur propre histoire.
Les suffragettes, stratèges de l’image 1
Manifestation à Londres, le 17 juin 1911. Christabel Pankhurst défile à l’avant d’une banderole qui mentionne «690 emprisonnements pour gagner la liberté des femmes». FLICKR/LSE LIBRARY/DP
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Cette année marque le centenaire du vote féminin en Grande-Bretagne qui, une décennie plus tard, atteindra l’égalité avec le suffrage masculin.1 En 1918, le Parlement britannique accorde le droit de vote aux femmes de plus de 30 ans. En 1928, une nouvelle loi les autorise, comme les hommes, à voter à partir de 21 ans. Le vote des femmes a été l’issue de décennies de luttes et de débats entourant le rôle des femmes en politique et, de manière plus large, de la démocratie et du suffrage universel au Royaume-Uni. La suffragette – surnom dépréciatif de celles qui se nommaient d’abord suffragistes avant de se réapproprier le terme – est aujourd’hui une figure bien-aimée et célébrée de l’histoire britannique, loin de son image controversée du début du XXe siècle. Cette transformation est due à de nombreux facteurs, notamment au vaste travail de commémoration par un groupe d’anciennes activistes, qui a façonné l’image moderne de la militante britannique pour le suffrage féminin. S’il n’est pas sans proposer une version forcément biaisée de l’histoire, leur exemple démontre comment un groupe qui a lutté pour la défense de ses droits s’est ensuite investi avec un impressionnant succès dans l’écriture de sa propre histoire.

Les historiens restent partagés sur l’importance respective des différentes campagnes dans l’obtention finale du vote, ainsi que du rôle effectif de la guerre, souvent présentée comme l’ultime facteur décisif. Il est certain en revanche que la lutte pour le vote des femmes a été portée par des organisations locales et nationales très diverses, aux enjeux et tendances politiques parfois divergents, et aux stratégies par moments ouvertement conflictuelles. Bien que leurs liens aient été plus complexes et leurs collaborations significatives, le mouvement est volontiers divisé en deux camps. D’un côté les constitutionnalistes aux stratégies lobbyistes respectant les lois, notamment la National Union of Women’s Suffrage Societies (NUWSS), et de l’autre les militantes, aux stratégies de désobéissance civile, parmi lesquelles on compte la Women’s Social and Political Union (WSPU) et la Women’s Freedom League (WFL).

Depuis les campagnes en faveur du suffrage féminin du XIXe siècle jusqu’à l’obtention effective du suffrage féminin équivalent à celui des hommes en 1928, la question a été controversée. Le militantisme – qui a compris des actions très diverses, du refus de payer des impôts («pas de taxation sans représentation») ou de se soumettre au recensement, de l’incendie de boîtes postales et du sabotage du télégraphe aux discours sauvages par des activistes enchainées aux grilles des bâtiments gouvernementaux et même l’agression physique de politiciens – a en particulier été très polarisant. Tout autant l’a été la violence dont a fait preuve le gouvernement dans l’arrestation des militantes et leur traitement en prison, où nombre d’entre elles, qui avaient recours à la grève de la faim pour obtenir le statut de prisonnières politiques, ont été nourries de force.

Des commémorations précoces, multiples et savamment orchestrées

L’écriture de cette histoire controversée, qui suscite toujours des débats intenses, n’a pas été laissée aux seuls historiens. En effet, dès 1918, d’anciennes activistes de la WSPU, l’une des organisations les plus médiatisées et radicales dans son militantisme, ont entrepris un très influent travail de commémoration et d’écriture de leur propre histoire.

Leurs actions ont été multiples, et savamment orchestrées. L’édition d’un journal et des célébrations annuelles, en particulier l’anniversaire d’Emmeline Pankhurst, fondatrice de la WSPU, ont entretenu la communauté et la présence des suffragettes dans la mémoire collective. L’érection en 1930 d’une statue d’Emmeline Pankhurst à proximité du Parlement à Westminster a renforcé sa position dominante parmi les leaders de la lutte pour le vote des femmes.

Avec la récolte de témoignages et d’objets, les militantes ont constitué une importante collection qui a permis de maintenir des traces tangibles de ces actions. Elle comprend pamphlets et bannières, médailles décernées aux activistes emprisonnées (qui assimilaient symboliquement leur campagne à une campagne militaire), ceintures et matraques utilisées lors de manifestations par les militantes, vêtements et accessoires portés au cours des campagnes comme au quotidien, objets fabriqués en prison ou dérobés, et jusqu’à des objets d’apparence anodine, mais hautement symboliques: fragment d’une vitrine fracassée du Westminster Palace Hotel en novembre 1911, morceau de pain dérobé à sa sortie de prison par une militante en grève de la faim.

Cette collection a tout d’abord été présentée dans un musée privé fondé et entretenu par d’anciennes suffragettes. Depuis 1951, elle est publiquement présentée et mise en valeur au Museum of London. Il s’agit de l’un des principaux musées publics londoniens, dédié à l’histoire et à l’actualité de la ville, et recevant annuellement près d’un million de visiteurs.

Façonner l’image sous un jour bienveillant

La statue d’Emmeline Pankhurst à Westminster et les expositions au Museum of London sont sans doute les deux éléments les plus impressionnants par leur insertion au cœur de la commémoration officielle, et donc de l’histoire officielle, de la lutte pour le suffrage féminin. Elles ont eu en particulier deux effets.

D’une part, elles ont fortement contribué à façonner sous un jour bienveillant l’image publique longtemps polarisante de la suffragette militante (par opposition à la constitutionnaliste); et en particulier celle d’Emmeline Pankhurst, une figure complexe, détestée avant-guerre pour la radicalité de ses stratégies de disruption de la société, avant d’être popularisée dans une certaine mesure par son soutien enthousiaste à l’effort de guerre, puis par sa carrière politique d’après-guerre en demi-teinte dans le parti conservateur. Emmeline Pankhurst, et avec elle la suffragette militante, est ainsi progressivement devenue dans la mémoire collective une héroïne bien-aimée, au sacrifice patriotique.

D’autre part, ce travail de commémoration et d’écriture de l’histoire, très habilement mené, a mis en avant une organisation, et ses méthodes et membres les plus remarquables, mais dans une certaine mesure au détriment d’autres sociétés et individus. L’important travail de lobbying politique, ou certaines stratégies militantes comme le refus de s’acquitter des impôts ou de participer au recensement sont ainsi quelque peu passés au second plan de la mémoire collective de cette histoire.

Ainsi, par exemple, le violet, blanc et vert associé aux suffragettes – et ornant les nombreux objets souvenirs et ouvrages dédiés au sujet – ne sont pas les couleurs du mouvement dans son ensemble, mais celles de la WSPU. Le rouge, blanc et vert n’évoquent guère cette lutte à l’heure actuelle, alors qu’ils sont les couleurs de la plus grande organisation britannique pour le suffrage féminin, la NUWSS, par ailleurs significativement moins controversée. La célébrité de la famille Pankhurst (Emmeline, mais aussi ses filles Christabel et Sylvia) dépasse de loin celle de Charlotte Despard (présidente de la WFL), et peut-être même celle de Millicent Garrett Fawcett, activiste majeure de la lutte pour le droit des femmes dès 1865 et leader de la NUWSS jusqu’en 1919.

La capacité du mouvement à se mettre en scène a été décisive

Leur exemple, s’il n’est ainsi pas exempt d’inévitables biais, démontre comment un groupe a su avec une remarquable habileté prendre en charge l’écriture de sa propre histoire, élaborer son propre récit et le documenter, puis l’insérer dans les institutions officielles de la commémoration, plutôt que de laisser ce travail aux historiens, aux politiciens, aux médias ou à d’autres groupes d’influence. Il démontre également comment un groupe aux stratégies très controversées peut en quelques décennies transformer son image et asseoir sa légitimité, au risque parfois de la récupération politique, comme l’a démontré notamment l’historienne Laura E. Nym Mayhall.<fn>Elle analyse notamment comment l’image de la suffragette britannique a peu à peu été alignée sur une célébration de l’histoire britannique et de son gouvernement pour son progressisme.<fn/>

Il est à noter enfin que cette maîtrise de l’image ne s’est pas développée a posteriori, mais a été un élément déterminant de la lutte pour le suffrage féminin. La capacité du mouvement – toutes organisations confondues – à se mettre en scène a été décisive tout au long de la campagne. Les femmes britanniques, alors relativement confinées à l’environnement domestique et à des lieux publics choisis, du moins pour les femmes des classes supérieures, ont dû pour rendre publiques leurs revendications investir l’espace public et construire une image publique légitimant le vote féminin. Cette soigneuse élaboration de l’image est passée aussi bien par d’imposants cortèges dans les rues et l’organisation d’expositions et d’événements de charité, que l’édition de journaux et de pamphlets ou encore de cartes postales destinées à contrecarrer l’image de la suffragette comme harpie, mère et épouse indigne propagée par de nombreux journaux. Une lutte qui est passée par un lobbying politique intense et durable, et des phases de militantisme plus disruptives, a ainsi aussi été une lutte d’image et de représentation, avant comme après l’obtention du suffrage féminin.

Le Pussyhat, de la rue au musée

Les suffragettes sont entrées dans l’un des principaux musées londoniens plusieurs décennies après la fin de leur lutte, à un moment où la légitimité du suffrage féminin ne faisait plus débat. Certains mouvements activistes actuels n’ont pas eu à attendre si longtemps. Par exemple, aux côtés d’autres objets internationaux de protestation, le Victoria & Albert Museum, l’un des principaux musées d’art et de design londonien, expose depuis le 8 mars 2017 un Pussyhat, bonnet rose tricoté aux oreilles de chat, symbole de la Women’s March du 21 janvier 2017 organisée en protestation de l’élection de Trump. Les médias ont rapporté avec enthousiasme l’intérêt des institutions pour les artefacts produits dans le contexte des Women’s March à travers le monde. A leurs yeux comme à ceux des activistes, l’entrée au musée de ces objets semble symboliquement valider par anticipation l’importance historique de ces démonstrations.

Aujourd’hui, les conservateurs de certains musées se rendent ainsi directement sur les lieux des manifestations pour recueillir pancartes et artefacts, voire adressent des appels aux activistes pour la récolte d’objets. Sans forcément s’engager sur de futures présentations publiques, les musées à la fois se préparent à pouvoir raconter l’histoire par le biais de leurs collections, et contribuent à son écriture par l’acte même de sélection des objets, qui renforce d’ores et déjà la visibilité et la légitimité de ces mouvements. Ils préparent ainsi leur passage de l’actualité à l’histoire. Leur démarche permet de préserver des objets fragiles qui disparaîtraient peut-être définitivement sans ces interventions, mais elle est aussi vulnérable aux biais contemporains, et au risque d’amplifier le manque d’intérêt pour certains mouvements moins médiatisés. DPD

Notes   [ + ]

1. En 1918, le Parlement britannique accorde le droit de vote aux femmes de plus de 30 ans. En 1928, une nouvelle loi les autorise, comme les hommes, à voter à partir de 21 ans.

Curatrice et muséologue, Danaé Panchaud dirige le Photoforum Pasquart de Bienne.

Pour aller plus loin: Lisa Tickner, The Spectacle of Women: Imagery of the Suffrage Campaign 1907-14, Chatto & Windus, 1987, 334 pp.

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