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Etienne Tassin (1955-2018) Hommage à un inspirateur

Le philosophe français Etienne Tassin, spécialiste de Hannah Arendt, est mort accidentellement à l’âge de 62 ans.  
Carnet noir

Etienne Tassin est décédé le 7 janvier des suites d’un accident. Cette disparition extraordinairement soudaine nous laisse démunis, car elle nous prive de l’un des meilleurs passeurs de la tradition de la philosophie politique en France. Au-delà des cercles spécialisés de la pensée politique, beaucoup ne le connaissaient sans doute pas, mais chacun sait que la valeur d’un enseignant et d’un chercheur ne se mesure pas à sa célébrité.

Spécialiste de l’œuvre de Hannah Arendt, Etienne Tassin lui avait consacré sa thèse de doctorat, dont une version remaniée avait paru chez Payot en 1999 sous ce beau titre: Le trésor perdu. Avec quelques autres, il a contribué de manière décisive à la réinterprétation de la pensée politique de Hannah Arendt dans le monde francophone, alors qu’elle était encore à peu près unilatéralement assimilée à la pensée conservatrice. En montrant l’importance que la notion de l’action acquiert chez elle dans son projet de fonder une autre pensée politique, Etienne Tassin a écrit l’un des ouvrages fondamentaux sur la pensée de Hannah Arendt. Pour quiconque s’y intéresse, Le trésor perdu est désormais devenu incontournable.

D’un point de vue très personnel, c’est un peu dans le rôle du suiveur que j’ai abordé les textes d’Etienne Tassin, avant de le rencontrer en personne. Mon intérêt pour Arendt m’avait rapidement conduit au Trésor perdu, ainsi qu’aux autres textes qu’il lui a consacrés. Puis c’est sa proximité avec Miguel Abensour, disparu l’an passé et dont il a longtemps été le collègue à l’Université Paris 7, qui m’a intéressé. D’une certaine manière, on peut considérer qu’Etienne Tassin continuait son travail, autour d’une même galaxie de penseurs et de philosophes, et surtout, d’une même conception de l’activité de pensée politique: ni vérité éternelle, ni glose infinie des textes du passé, mais à la fois reconstruction de sens (au pluriel) dans l’histoire et appel à l’action dans le présent. Ce n’est pas un hasard qu’avec de telles positions, Etienne Tassin ait rencontré Hannah Arendt et Maurice Merleau-Ponty tôt dans ses recherches, deux auteurs avec lesquels il s’était toujours senti en consonance.

Merleau-Ponty, le mal-aimé de la pensée politique française de l’après-guerre, devait encore occuper Etienne Tassin dans ce qui restera le dernier ouvrage publié de son vivant. Celui-ci, Le maléfice de la vie à plusieurs (Bayard, 2012), porte un titre immédiatement intriguant qui est la reprise d’un passage d’Humanisme et terreur, un livre de Merleau-Ponty paru en 1947: «Toute action ne nous engage-t-elle pas dans un jeu que nous ne pouvons entièrement contrôler? N’y a-t-il pas comme un maléfice de la vie à plusieurs? Au moins dans les périodes de crise, chaque liberté n’empiète-t-elle pas sur les autres?»1Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur. Essai sur le problème communiste, Paris, Gallimard, 1947, p. XXXIV.. Dans ce livre très original, construit autour de figures de la mythologie grecque ou des grandes tragédies athéniennes, Etienne Tassin cherche à réactiver la position qui était aussi bien celle de Merleau-Ponty que celle de Arendt: agir malgré tout, malgré l’adversité, malgré les conséquences imprévues, malgré les échecs.

Excellent pédagogue, enseignant hors pair, chercheur inventif, intellectuel engagé, en particulier sur la question de l’asile, Etienne Tassin était le type même de l’universitaire généreux de son savoir. Il fallait voir ses étudiants, ses thésards et celles et ceux dont il avait un jour dirigé les travaux lui témoigner ce mélange de gratitude et de complicité pour comprendre quel éducateur il était. Sa disparition m’emplit d’une infinie tristesse et rappelle, un peu trop tôt, à toute une génération de chercheurs que la relève doit désormais être assurée.
 

Notes   [ + ]

1. Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur. Essai sur le problème communiste, Paris, Gallimard, 1947, p. XXXIV.

Centre Walras-Pareto, Université de Lausanne.

A lire:
Le Trésor perdu. Hannah Arendt, l’intelligence de l’action politique, Paris, Klincksieck, (coll. « Critique de la politique »), 2017.
Un Monde commun. Pour une cosmo-politique des conflits, Paris, Le Seuil, (coll. «La couleur des idées»), 2003.
Le Maléfice de la vie à plusieurs. La politique est-elle vouée à l’échec?, Paris, Bayard, 2012.

Opinions Agora Antoine Chollet Carnet noir

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