Chroniques

Salvator Mundi

Bernard Clerc illustre l'absurdité du système économique actuel avec le Salvator Mundi de Leonard De Vinci.
(RE)PENSER L’ÉCONOMIE

J’ai décidé de sortir de l’anonymat. J’ai acquis le Salvador Mundi, œuvre attribuée à Léonard de Vinci, pour le prix de 450 millions de dollars, lors de la vente aux enchères du 15 novembre dernier. Certains experts mettent en doute son authenticité, j’espère ne pas m’être trompé. Le tableau est retourné aux Ports francs de Genève où il avait résidé quelques temps avant d’être vendu à M. Dmitri Ryboloviev en 2013 pour le prix de 127 millions de dollars. A ce propos, ce dernier a fait une jolie affaire puisqu’en vingt minutes (la durée de l’enchère) il a réalisé un profit de 254%! Comme je ne voudrais pas que l’on se trompe sur mes intentions, je vais donner quelques-unes des raisons qui m’ont poussé à acquérir ce tableau de 45 x 65 cm.

Si la valeur culturelle d’une peinture se mesure à sa valeur financière au centimètre carré, je crois pouvoir dire que je possède l’œuvre qui a la plus grande valeur culturelle. En effet, la vente aux enchères d’un tableau de Picasso Les femmes d’Alger, bien que plus grand, avait atteint la somme ridicule de 180 millions de dollars. Je précise que je ne connais pas grand-chose à la peinture. Je suis un amateur. Mais ce qui me plait dans ce tableau c’est que, à l’instar du Christ, j’ai le sentiment de détenir le monde dans une de mes mains. Voilà pour le côté culturel…

A vrai dire, les raisons qui ont motivé l’achat de ce tableau sont d’un autre ordre. A la tête d’une fortune estimée de 50 milliards de dollars, je suis dans l’obligation de diversifier mes investissements et mes conseillers m’ont suggéré d’acquérir aussi des œuvres d’art. L’origine de ma fortune provient du soutien d’un grand groupe bancaire qui m’a permis d’acheter nombre d’entreprises en difficultés pour les démembrer et les revendre par morceaux, laissant beaucoup de salariés sur le carreau. Ensuite le succès appelant le succès, j’ai réinvesti mes bénéfices dans le négoce des matières premières, l’immobilier, la spéculation sur les monnaies et sur les produits financiers dérivés de toutes sortes. Certaines de ces activités étant très risquées, je me suis assuré une certaine stabilité en achetant des obligations d’Etat, à faible rendement mais ne présentant aucun risque. Mais le fisc de mon pays a tenté de me prélever une part toujours plus grande de mes profits. J’ai donc pris les mesures qui s’imposaient avec l’aide d’avocats fiscalistes.

Opinion favorable

La première mesure a consisté à créer une société domiciliée à Saint-Kitts-et-Nevis où je ne paie aucun impôt sur mes activités et où je rapatrie systématiquement mes profits. J’aime bien ce paradis fiscal car il est très discret et peu connu. Mais la voracité du fisc n’ayant aucune limite, on a tenté de me faire payer en tant que personne physique. Je me suis donc empressé de me domicilier à Malte car, dans cette île, membre de l’Union européenne où je ne réside que quelques semaines par an, je ne suis imposé que sur mes revenus locaux. Comme ils sont inexistants, je ne paie aucun impôt. Enfin, j’ai constitué un trust dans l’État américain du Delaware où j’ai parqué l’essentiel de ma fortune privée, et dont je suis bénéficiaire de manière totalement anonyme. Les impôts que j’ai pu ainsi économiser dépassent, et de loin, le montant que j’ai investi dans le Salvator Mundi. Cela étant, je ne suis pas insensible aux difficultés que rencontrent nombre de mes concitoyens. C’est pourquoi j’ai constitué une fondation – elle aussi exonérée d’impôts – pour venir en aide aux personnes démunies mais également pour soutenir des projets culturels. Cette fondation joue un grand rôle dans l’opinion favorable que les médias donnent de ma personne.

Une de mes connaissances, qui tient une chronique économique dans un journal contestataire à Genève, ne cesse de me dénigrer. Il prétend que ma fortune n’est pas basée sur mon travail et une création de valeur, mais sur le pillage d’actifs créés par d’autres! Et que, de plus, je cherche à me donner bonne conscience avec ma fondation, après avoir pratiqué l’évasion fiscale à grande échelle. Il pense aussi que les œuvres d’art devraient être accessibles à tous, gratuitement, dans des musées publics. Il ne parviendra pas à me culpabiliser, car les affaires sont les affaires. En attendant, je m’empresse d’aller revoir aux Ports francs mon Salvator Mundi, espérant que les experts ne se sont pas trompés.

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lundi 8 janvier 2018

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