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Le langage de Trump

A l’image du «Make America great again» de Donald Trump, les politiciens privilégient le maniement du slogan mobilisateur, au détriment de la confrontation d’idées, explique Martin Morend.
Communication

Les idées ont quelque chose de vieillot, d’archaïque, quelque chose de désespérément lent: elles sont soumises au raisonnement, on peut les méditer, les confronter au monde, leur trouver des alternatives, les réfuter… Bref, elles peuvent être l’objet d’une série d’opérations qui peuvent être perçues comme astreignantes et fatigantes. En revanche, le slogan permet de susciter des émotions vagues et puissantes qui, excluant tout raisonnement, exigent soit l’adhérence soit la répulsion. Le slogan, politique ou consumériste, vise l’action immédiate et littéralement irréfléchie sans souci des processus qui pourraient l’amener à l’existence. Par conséquent, il se nourrit excessivement de mythes, le plus classique étant l’espoir d’un Age d’or qu’une figure messianique viendra restaurer1Lire Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, coll. Points Histoire, Seuil, 1986.. C’est donc un raccourci langagier naturellement privilégié par les politiciens qui peuvent, à la fois, éviter les confrontations auxquelles les idées sont soumises et mobiliser les puissances latentes du «peuple».

Le fameux «Make America great again» de Donald Trump en est un exemple parfait. Il est à la fois plein d’une promesse invérifiable, d’espoir et d’utopie. Pour Trump, passé le slogan, l’exigence d’une discussion avec la société (que ce soit avec les journalistes, les adversaires politiques, les intellectuels, les scientifiques) ne peut qu’être «annulée» (détruite, redirigée, ignorée, différée) afin de préserver sa promesse au-delà des contraintes matérielles et humaines. En cela, Twitter est un mode de communication providentiel car il rend possible le paradoxe d’une communication qui ne dit rien et qui permet de tisonner le mythe à coup de «Fake!», «Sad!», «Bad people», «Great!». Ces mots agissent comme les catalyseurs nécessaires d’un slogan primitif.

L’ennui est que l’action politique fructueuse n’est rendue possible que par les idées qui la précèdent et la conditionnent. Si ces idées manquent, il faut nécessairement reprendre celles qui existent déjà, les plus immédiates (pour Trump, les idées néolibérales qu’il boit depuis sa tendre enfance). Mais celles-ci, esclaves d’un slogan, ne sont nullement autonomes mais aveugles, et souvent irréalistes. Dans ces conditions, la mise en pratique de slogans ne peut mener qu’au chaos ou au «Même», tous deux fruits d’une impossible descente dans le monde.

En termes économiques, il y a une demande de slogans venant de la population. Croire au slogan, c’est avoir une consommation d’espoir immédiate. C’est un acte de consommation qui veut ce que tout acte de ce genre désire: l’immédiateté et la facilité quasi magique, sans souci du mode de production passé ou à venir de l’objet (grâce à l’argent, il suffit de proclamer «je veux»! et «avoir»; la volonté se transforme immédiatement en «être»). Dire «Make America great again», c’est vouloir l’état de choses, mais sans réflexion, sans renouvellement et sans participation originale. Pour y remédier, il faudrait que chacun devienne à son échelle un faiseur d’idées, un travailleur de l’esprit, si nous voulons avoir une politique défaite de la manie du slogan et investie d’une énergie capable de surmonter ce qui, en nous, résiste viscéralement au changement. Il faut ne pas se contenter de posséder, mais aussi faire par soi-même; ce qui vaut tant en matière de biens que d’idées.

Notes   [ + ]

1. Lire Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, coll. Points Histoire, Seuil, 1986.

* Philosophe, Fribourg.

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