Chroniques

Du sexisme en politique – ou de la nécessité de gueuler bien fort

ENTRE SOI.E.S

Durant le mois d’octobre, des élues suisses ont témoigné des comportements sexistes qu’elles subissent dans leurs fonctions politiques, rebondissant ainsi sur l’actualité française et étasunienne. Les déclarations de leurs collègues masculins ont été, elles, bien rares. A croire que quand Yves Nidegger (UDC), invité sur La Première, réagit sur un ton blasé, il s’exprime au nom d’un certain nombre d’entre eux en déclarant: «J’ai l’impression qu’on parle d’une mode, le sexisme.»1«Comment lutter contre le sexisme en politique?». Forum, RTS La Première, 17 octobre 2016.

Le sexisme en politique a ceci de spécifique qu’il s’exerce dans un domaine marqué par l’existence publique et la prise de parole. Il a ainsi, plus que dans d’autres sphères, la particularité de s’appliquer à réduire les femmes au silence.

Cela commence par l’accession au pouvoir. «C’est bien tout ce que tu fais pour le parti! Dommage que bientôt, tu arrêteras tout pour t’occuper de tes enfants…»2«#SchweizerAufschrei, le cri des femmes contre le sexisme ordinaire», RTS info, 17 octobre 2016.. Cette remarque adressée à Olga Baranova (PS) énonce la difficulté qu’ont les femmes à légitimer leur présence dans le monde politique. En insinuant que les mères ne peuvent rester actives politiquement, le propos renvoie les femmes à un rôle nécessairement domestique et occulte que la faible représentation de celles-ci en politique n’est pas due à des choix personnels mais bel et bien aux conditions matérielles peu favorables à leur présence: le sexisme à la maison et en politique, la double journée, les problèmes de garde, etc. Si on ajoute au sexisme les autres formes de discrimination subies par de nombreuses femmes, on comprend pourquoi le nombre d‘élues et leur représentativité sont encore insatisfaisants.

Une fois élues, reste l’enjeu de la prise de parole. «Au parlement, c’est une ambiance de caserne»3«Sexisme sous la Coupole? Quatre élues témoignent». 24 heures, 17 octobre 2016.. A travers ces mots, Isabelle Moret (PLR) atteste que la présence féminine dans le domaine politique est plus tolérée qu’acceptée. Blagues salaces, remarques sur le physique, remises en question des compétences, interruptions de parole, silences intimidants. Tout converge à maintenir l’entre-soi masculin. Cette mise en silence dépasse le cadre militant: selon un récent rapport sur la représentation médiatique des candidat-e-s aux élections fédérales, les femmes sont proportionnellement moins reprises que les hommes.4«Faits et chiffres sur la présence des candidates dans les médias», Commission fédérale pour les questions féminines, 2017.

Les difficultés continuent dans le domaine de la lutte pour l’égalité en tant que telle. Il semblerait que les politiciennes doivent éviter de mettre en avant des questions féminines pour pouvoir faire carrière, comme le souligne Kathrin Bertschy (PVL)5«Les élus préfèrent parler du loup que des femmes». Le Matin, 17 octobre 2016.. Ensuite, très peu de parlementaires masculins considèrent les discriminations de genre comme un véritable enjeu social. Pour la vert’libérale, «nous avons encore une culture patriarcale sous-jacente, où les préoccupations et les droits des femmes sont banalisés, rabaissés, voire tabou». Pourtant, à en croire Yves Nidegger6«Comment lutter contre le sexisme en politique?». Forum, RTS La Première, 17 octobre 2016., il y a «énormément de projets de loi en direction d’un renforcement du positionnement de la femme, voire à l’excès de celui-ci». C’est à se demander s’il évolue bien dans ce même parlement qui refuse, entre autres, de prendre de réelles mesures pour garantir l’égalité salariale. Tout en le réduisant à des questions de sensibilité et d’hystérie (le comble du vintage!), l’élu finit par expliquer que le sexisme est une entourloupe qui avantage les personnes discriminées: «Si vous arrivez à faire partie d’un groupe victimaire, vous êtes mieux traité dans cette société et on vous tend plus le micro.»

Ainsi, nier le sexisme reste encore la façon la plus complète d’être sexiste en politique, et autant les propos dénigrants d’Yves Nidegger que le silence des autres politiciens à ce sujet en sont une magistrale illustration. Face à cette invisibilisation, des stratégies de résistance existent. Lorsque tout converge à faire taire les femmes et à nier les enjeux d’égalité, la prise de pouvoir par la parole est une nécessité. Les témoignages de sexisme ordinaire, comme le permet par exemple le hashtag #SchweizerAufschrei, sont importants pour faire prendre conscience de l’aspect collectif et structurel de l’enjeu. Autre exemple de résistance féministe: de nombreuses politiciennes amenées à commenter le sujet du sexisme en politique, à l’instar de Lisa Mazzone7«Les élus préfèrent parler du loup que des femmes». Le Matin, 17 octobre 2016. et de Kathrin Bertschy, ont saisi cette occasion pour porter des revendications plus larges, celles d’autres femmes que l’on n’écoute pas. Certains pensaient peut-être que du moment où des femmes entreraient sur la scène politique, il n’y aurait plus rien à exiger, que l’égalité serait atteinte. Eh bien non, que ces messieurs ne se rassurent pas. Comme disait Christiane Taubira: «Nous vous prévenons: nous qui sommes parvenues à franchir le gué, (…) nous sommes des chevaux de Troie. (…) Nous travaillons à préparer l’arrivée d’autres femmes.»8Discours de Christiane Taubira sur la parité à l’Assemblée nationale, France, 12 mars 1997.

Et nous ne nous tairons pas.

Notes   [ + ]

1, 6. «Comment lutter contre le sexisme en politique?». Forum, RTS La Première, 17 octobre 2016.
2. «#SchweizerAufschrei, le cri des femmes contre le sexisme ordinaire», RTS info, 17 octobre 2016.
3. «Sexisme sous la Coupole? Quatre élues témoignent». 24 heures, 17 octobre 2016.
4. «Faits et chiffres sur la présence des candidates dans les médias», Commission fédérale pour les questions féminines, 2017.
5, 7. «Les élus préfèrent parler du loup que des femmes». Le Matin, 17 octobre 2016.
8. Discours de Christiane Taubira sur la parité à l’Assemblée nationale, France, 12 mars 1997.

* Chercheuses en sciences juridiques et sociales.

Opinions Chroniques Djemila Carron et Marlène Carvalhosa Barbosa

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