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Qu’ils aillent se salir les mains!

Chroniques de résistance

Taper sur le clou, encore une fois, deux fois, cent fois, pour que peu à peu il s’enfonce: l’accord du 18 mars dernier sur les réfugiés entre l’Union européenne (UE) et la Turquie est non seulement immonde et illégal, mais en plus il est criminel! En effet, comme il fallait s’y attendre, la fermeture de ladite «route des Balkans», que l’accord avalise de fait, et le bouclage de la frontière orientale de l’UE à la latitude des îles grecques, en particulier celles de Lesbos et de Chios, a eu pour effet immédiat de déplacer les routes de l’exil vers l’Italie au départ de la Libye et, dans une moindre mesure, de l’Egypte et de la Tunisie. Ce trajet est beaucoup plus dangereux et les passeurs mafieux y prolifèrent. Si l’Aquarius, le bateau solidaire de l’association SOS Méditerranée, qui navigue en haute mer dans le canal de Sicile, a pu sauver des centaines de gens et les garde-côtes italiens d’autres centaines encore, l’irréparable, malheureusement prévisible, s’est déroulé il y a une dizaine de jours, où 500 personnes environ se sont noyées, selon les témoignages des 41 survivants secourus par un cargo qui les a débarqués à Kalamata, dans le sud du Péloponnèse. Avec ce naufrage, le plus important depuis le début de l’année, le Haut Commissariat pour les réfugiés indique, dans la comptabilité macabre qu’il tient, que ce sont ainsi 1250 personnes qui sont décédées d’une mort violente depuis janvier. La Méditerranée devient de la sorte un «grand cimetière sous la lune»1«Les grands cimetières sous la lune», titre du réquisitoire au vitriol écrit par Georges Bernanos en 1938 contre les barbaries franquistes.! Le caractère odieux de ces morts scandaleuses est qu’il ne s’agit pas d’une tragédie inévitable, mais d’un meurtre de masse dont sont responsables au premier chef les dirigeants européens des 28 gouvernements concernés et de la Commission européenne.

En effet, au lieu d’ouvrir des corridors protégés permettant un accès légal à l’UE pour que les réfugiés – dont la majorité, rappelons-le, sont des femmes et des enfants – puissent y être accueillis dans la dignité et la solidarité et y déposer leur demande d’asile ou d’immigration ou encore de regroupement familial, les dirigeants en question ont préféré s’enfermer dans une forteresse inhumaine et sordide en violant sciemment et ouvertement le droit international public dont ils sont pourtant redevables! Et les morts ne doivent pas faire oublier la situation angoissante et intolérable des réfugiés détenus dans les îles grecques depuis le 20 mars avant d’être renvoyés manu militari en Turquie en contradiction totale avec le respect du principe de non-refoulement. Sans oublier non plus la survie impossible des milliers de réfugiés bloqués devant les frontières fermées de la Macédoine et ceux qui sont parqués en Serbie et en Pologne à la suite des fermetures successives des frontières des pays de l’est de l’Europe.

Mais une chose est de prendre des décisions, toutes indignes qu’elles soient par ailleurs, bien au chaud dans les palais bruxellois, toute autre est celle de les exécuter! Comme d’habitude, les basses œuvres seront menées par les flics envoyés en Grèce par les gouvernements européens en «renfort» des anti-émeutes helléniques et cela devient ainsi très facile et confortable pour les «décideurs». Ils mettent un écran opaque entre eux et le réel, entre la raison d’Etat et l’émotionnel, entre leurs décisions et leur application concrète. Ils ne verront ni n’entendront les enfants hurler, les mères figées dans une protection dérisoire, les pères tenter de s’opposer avec leurs bras quand les rambos européens viendront les saisir pour les traîner dans les bateaux des déportations conclues dans l’accord du 18 mars!

Comme le disait avec une révolte clairvoyante Edmond Rostand, «la guerre, ce sont des gens qui ne se connaissent pas et qui se battent pour des gens qui se connaissent mais ne se battent pas!» Dans la guerre que les dirigeants européens ont décidé de mener contre les migrants, eh bien, qu’ils aillent donc se salir les mains en procédant eux-mêmes aux renvois forcés!

Notes   [ + ]

1. «Les grands cimetières sous la lune», titre du réquisitoire au vitriol écrit par Georges Bernanos en 1938 contre les barbaries franquistes.

*Animateur en éducation populaire.

Opinions Chroniques Bruno Clément

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lundi 8 janvier 2018

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