Contrechamp

Papi et mamie entrent en résistance

CLIMAT • Touchés au cœur par la dérive du climat, des parents et des grands-parents s’organisent pour y mettre un frein, dans le but de défendre les intérêts de leurs enfants et petits-enfants. Surgie de part et d’autre de l’Atlantique, la mobilisation essaime en Suisse. Eclairage.

Un mois après la parution du premier volet du cinquième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), la conférence des Nations Unies qui a eu lieu à Varsovie, du 11 au 23 novembre 2013, a accouché d’un accord chétif arraché au forceps. La mauvaise volonté extrême des principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre à réduire leurs émissions a écœuré les ONG, qui ont quitté les négociations.

Elles ont enfin compris que, sans soutien populaire massif, elles sont impuissantes face à des Etats otages des lobbies fossile et financier. C’est la première bonne nouvelle. La seconde est que, réciproquement, en Europe et en Amérique du Nord, des associations de parents et de grands-parents commencent à voir le jour pour tenter de freiner la dérive du climat afin de défendre ainsi les intérêts de leurs enfants et petits-enfants. Une telle association pourrait bientôt voir le jour en Suisse.

Halfdan Wiik découvre le bonheur d’être grand-père en 2004. La petite Helena lui apporte une joie immense. Mais en 2006, la parution du quatrième rapport du Giec ébranle ce directeur de la bibliothèque universitaire de Stord et Haugesund, en Norvège. «J’ai senti très fort que j’avais une responsabilité en tant qu’être humain et, plus encore, en tant que grand-père», témoigne-t-il. Au point de fonder la Campagne des grands-parents pour le climat.

Forte de six cents membres et de deux mille sympathisants, cette association essaie de faire comprendre que le changement climatique n’est pas une simple question écologique, mais engage la survie de l’humanité. Aux élections législatives de septembre 2013, elle a créé une coalition de trente-deux associations pour que le débat politique aborde le climat. Ce qu’elle a réussi à faire. «Mais ici, comme dans tous les autres pays du monde, nos hommes politiques sont des hypocrites», constate Halfdan Wiik.

La Norvège s’engage à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 30% d’ici à 2020 et est désormais le seul pays industrialisé à proposer un objectif compatible avec une hausse contenue sous la barre de + 2°C. Mais ce pays est le cinquième exportateur mondial de pétrole, tire 22% de son PIB de l’exploitation des énergies fossiles et investit dans les sables bitumineux de l’Alberta, les gaz de schiste aux Etats-Unis et le forage arctique.

Depuis six ans, la Campagne des grands-parents pour le climat pousse Statoil, entreprise détenue à 67% par l’Etat, à se désinvestir des sables bitumineux. «Notre but est qu’elle laisse dans le sous-sol la moitié de ses réserves fossiles et devienne une entreprise de services énergétiques», déclare Halfdan Wiik. Cet engagement sur les sables bitumineux a amené les grands-parents norvégiens à s’allier à Pour nos petits-enfants, association de grands-parents canadiens qui se bat pour la même cause.

Après 1988, date de son premier témoignage devant le Congrès des Etats-Unis, James Hansen pensait en avoir fini avec son travail d’alerte sur la gravité du changement climatique. Mais dans les années 2000, l’arrivée de ses petits-enfants l’amène à lever à nouveau le nez de sa recherche pour se lancer dans l’arène publique. Depuis, ce grand monsieur fait tout ce qu’il peut, y compris de la prison, pour protéger ses petits-enfants1Hansen JE. «Il est encore temps de stopper la course à l’abîme», LaRevueDurable n°46, septembre-octobre 2012, pp. 12-16..

James Hansen est le grand héros de Halfdan Wiik. «Notre amour pour les enfants pourrait et devrait être une grande force de changement. Une politique climatique responsable n’est rien d’autre que de l’amour éclairé», lance-t-il. Jusqu’à présent, cette vérité toute simple a eu un mal de chien à gagner les esprits. Mais cela est en train de changer ici et là.

En Suède, la sortie du rapport de la Banque mondiale sur le climat, en novembre 2012, a conduit des parents et des grands-parents à créer le Rugissement des parents. Et une coalition à trois avec les associations canadienne et norvégienne est à l’ordre du jour. L’idée est même de lancer un mouvement mondial de parents et de grands-parents.

Aux Etats-Unis, après trois années de calamités climatiques, le climato-scepticisme perd des plumes. Durant l’été 2013, arborant sur leurs tee-shirts des photographies de leurs petits-enfants, une centaine de grands-parents ont rallié la Maison-Blanche à pied depuis Camp David, rejoints par des centaines d’autres pour des étapes individuelles. Leur but: exhorter Barack Obama à empêcher la construction de Keystone XL. Cet oléoduc acheminerait aux Etats-Unis le pétrole issu des sables bitumineux de l’Alberta. Or, James Hansen a prévenu: exploiter ce pétrole signifierait «Game over».

«Pour nos petits-enfants, nous ferions n’importe quoi. Nous avons fait tout ce qui était nécessaire pour les protéger, les habiller, les éduquer et les aider à grandir, écrivent les marcheurs. Maintenant, nous devons agir pour assurer un climat sûr à ceux que nous chérissons.»

A leur arrivée à Washington, ils ont pénétré avec d’autres activistes dans les locaux de l’entreprise EMR (Environmental Resources Management), que l’administration des Etats-Unis a mandatée pour évaluer l’impact sur l’environnement de Keystone XL. En mars 2013, EMR a conclu à l’absence d’impact significatif de cet oléoduc.

EMR, rétorquent les manifestants, a menti à propos de travaux réalisés auparavant avec TransCanada, l’entreprise qui doit construire Keystone XL. Et a omis de rendre publics une douzaine de liens avec des entreprises qui sont impliquées dans l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta. Bilan de l’opération: une cinquantaine de manifestants, dont de nombreux grands-parents, sont partis menottés en prison.

Dans le Massachusetts, des mères ont créé l’association Mother out Front en décembre 2012. Elles se réunissent pour tisser des liens et décider quoi faire en tant que cheffes de ménage, professionnelles, élues, membres de comités de parents, etc. Et travaillent sur une grande campagne: faire du Massachusetts le premier Etat des Etats-Unis qui couvre ses besoins en énergie grâce aux économies d’énergie et aux énergies renouvelables.

Une des fondatrices de Mother out Front, Kelsey Wirth, est la fille du sénateur qui, en 1988, présidait la commission qui a auditionné James Hansen. «J’ai entendu parler du climat toute ma vie. Mais c’est seulement lorsque je suis devenue mère que j’ai commencé à comprendre ce qu’il signifiait», confie-t-elle.

A Buenos Aires, à partir de 1977, des mères ont défilé devant le siège du gouvernement pour retrouver leurs enfants disparus. Pendant la guerre froide, des mères se sont mobilisées contre les armes nucléaires. «Pourquoi les parents ne se soulèvent-ils pas contre le changement climatique?» demande Mark Hertsgaard.

A San Francisco, ce journaliste a cofondé Climate Parents durant l’été 2012, lorsque le pays se débattait au milieu d’une des pires sécheresses de son histoire. Auteur d’un livre sur le climat, inspiré par les questions de sa fille Chiara, il déclare: «Agir contre le changement climatique fait partie du rôle des parents au même titre que nourrir ses enfants, les habiller ou en prendre soin.» Climate Parents compte dix mille membres. Et ses groupes locaux manifestent contre des projets d’extension d’énergies fossiles et en faveur des énergies renouvelables.

«Nous ne savons pas si nous aurons gain de cause. Mais nous ne serons pas restés les bras ballants pendant que le train climatique emporte avec lui ce qui nous est le plus cher. Et qui sait? Si assez de parents écoutent notre appel, serons-nous surpris du pouvoir de l’amour.» «Nous n’avons pas le droit d’être pessimistes, lui répond Halfdan Wiik en Norvège. La seule attitude morale vis-à-vis de ses petits-enfants, c’est d’agir.»

Créer une association de grands-parents en Suisse

Lors du festival La Fureur de lire, jeudi 10 octobre, à la Bibliothèque des Eaux-Vives, à Genève, je suis intervenu sur «La décroissance, une utopie en marche». Etaient présentes quelque septante personnes, toutes générations confondues. J’ai axé mon propos sur une démolition en règle de l’objectif de la croissance économique, qui détruit la substance des sociétés industrielles en dévastant la biosphère et en faisant violence au corps et au psychisme des travailleurs.
Puis j’ai évoqué le travail fondateur de Tim Jackson sur les bases humaines et économiques d’une prospérité sans croissance. Mais où trouver l’appui social pour une telle bifurcation? Une voie possible paraît évidente: tout parent ou grand-parent peut comprendre qu’il est à même d’aider à construire un monde qui s’organise pour ne pas sombrer dans le chaos écologique. Ce qui ne passe pas «seulement» pas l’éducation.

Si rien n’est fait maintenant pour éviter de plonger dans le précipice, les enfants d’aujourd’hui seront la première génération à faire l’expérience de la vie dans le précipice. Construire un monde qui évite ce cauchemar passe donc aussi par l’engagement immédiat des aînés pour faire pression sur les autorités publiques pour qu’elles fixent notamment des objectifs très ambitieux de baisse des émissions de gaz à effet de serre et se donnent les moyens de les atteindre. Soit très exactement le contraire de ce qu’on vient de voir à Varsovie, lors de la conférence sur le climat.

J’ai donc suggéré de créer une association de grands-parents à cette fin en Suisse, en commençant par Genève. Olivier de Marcellus, militant altermondialiste aguerri et grand-père, a manifesté son intérêt. Sept personnes (une sur dix présentes, soit une proportion très élevée des aînés) lui ont dit, à l’issue de la conférence, leur motivation. L’une d’elles m’a assuré, droit dans les yeux: «Je vais le faire.» Une telle association pourrait bien voir le jour en 2014. Si cette initiative vous motive, contactez-moi.
Jacques.mirenowicz@larevuedurable.com

Notes   [ + ]

1. Hansen JE. «Il est encore temps de stopper la course à l’abîme», LaRevueDurable n°46, septembre-octobre 2012, pp. 12-16.

*Rédacteurs en chef de LaRevueDurable. Article extrait de «Construire du sens autour de ce que dit le cinquième rapport du Giec», LaRevueDurable n°50, décembre 2013, www.larevuedurable.com

Pour aller plus loin: www.climateparents.org;
www.mothersoutfront.org;
www.besteforeldreaksjonen.no;
www.foraldravralet.se/en;
www.2013walkforourgrandchildren.org;
http://forourgrandchildren.ca

Opinions Contrechamp SUSANA JOURDAN ET JACQUES MIRENOWICZ*

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