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«Naza», la construction d’un contre-récit

Le documentaire Naza des cinéastes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor dévoile les mécanismes par lesquels l’armée israélienne autorise les «dommages collatéraux» à Gaza. Face à son succès international, les tentatives de censure et de discrédit se multiplient, jusqu’à la production d’un contre-documentaire reprenant son titre et son esthétique.
Rédacthon

La force du film Naza réside dans la position située des intervenant·es, qui confère à leurs paroles une portée dépassant celle du simple témoignage: en allant à l’encontre de leurs propres intérêts, leurs récits prennent valeur d’aveux. Ces révélations, émanant du cœur même de l’appareil militaire, ont suscité une réaction virulente de la part des autorités ­israéliennes.

Accusés de trahison par le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, les deux réalisateurs sont menacés de déchéance de nationalité. Une sanction que le Premier ministre Benyamin Netanyahou entend étendre à toute personne accusée de diffamer les soldats israéliens. Ces techniques de censure ne sont pas nouvelles en Israël, qui occupe la 116e place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. En juin dernier, la Knesset examinait un amendement à la «loi Al-Jazeera» de 2024, qui permet de bloquer les diffusions de médias étrangers jugés menaçants pour la sécurité nationale. Cet amendement permettrait notamment le brouillage par satellite de certaines diffusions en provenance de l’étranger.

Le 11 octobre, l’Etat hébreu a franchi une étape inédite dans ses stratégies de contrôle de l’information en se tournant contre les membres de son propre appareil sécuritaire. Benyamin Netanyahou a demandé aux responsables militaires, du renseignement intérieur et de la justice d’identifier les intervenants du documentaire en vue d’éventuelles poursuites pénales. Les militaires ayant accepté de témoigner anonymement pourraient être poursuivis pour divulgation d’informations classifiées, diffamation pénale ou atteinte aux intérêts diplomatiques et sécuritaires d’Israël. Certaines des personnes ciblées par les accusations sont au plus près du bureau du Premier ministre, puisqu’une partie des protagonistes du documentaire appartient au «bureau politique de Bibi».

Toute ressemblance ne saurait être fortuite. Aux menaces pénales s’ajoute encore la construction d’un contre-discours: il s’agit non seulement de délégitimer les réalisateurs et les témoignages de Naza, mais aussi de leur opposer un récit présenté comme véridique, une «real story» qui prétend révéler les véritables stratégies militaires à l’origine de ces «victimes collatérales». Ce mécanisme de contre-récit s’inscrit dans une stratégie de communication globale: la hasbara. Ce terme désigne les efforts de légitimation des politiques gouvernementales israéliennes, fondés sur un principe: faire de l’explication une justification morale. C’est précisément l’ambition du contre-film Naza: The Real Story, publié en ligne quelques semaines après la première de Naza.

Produit par trois réalisateurs israéliens, dont Ariel Averbuch, réserviste de l’armée et avocat, et Roi Danino, réserviste et candidat au parti de droite «Israel First», Naza: The Real Story entend contester les conclusions du film original, en reprenant exactement les mêmes codes visuels: sur les toits de Tel-Aviv, des intervenants anonymisés répondent point par point aux arguments avancés par le film homonyme. Il reproche aux réalisateurs d’avoir produit un «film dans des studios climatisés loin de la ligne de front» et cherche à démontrer que le Hamas aurait systématiquement utilisé les infrastructures civiles à des fins militaires: des armes apparaissent dans des chambres d’enfants, des traces de tunnels souterrains dans une école maternelle de Rafah, tandis que l’Unrwa est accusée d’avoir détourné son aide humanitaire à des fins terroristes. Autant d’éléments mobilisés pour défendre la proportionnalité des frappes israéliennes, en présentant l’ensemble du territoire de Gaza comme un vaste centre d’opérations militaires. «La vérité ne se trouve pas dans une salle de montage», affirme, comble de l’ironie, la voix off.

La confusion comme stratégie de diffusion. Si les intentions du contre-documentaire restent ambiguës, sa diffusion entretient la confusion. Le nom de domaine nazadocumentary.com a été enregistré le 16 septembre, avant même la sortie officielle de Naza, le site reprenant l’esthétique du film original, et mentionnant même ses réalisateurs originaux, avant de devenir une plateforme de diffusion du contre-film. Le site revendique plus de 40 millions de vues, un chiffre contesté par une enquête d’Al Jazeera, qui relève moins de 130’000 visionnages sur YouTube. La stratégie semble viser à saturer l’espace médiatique, à brouiller les pistes et à imposer un contre-discours, dans un contexte de diffusion particulièrement tendu: Naza devrait être accessible gratuitement fin novembre, quelques semaines après les élections législatives israéliennes du 27 octobre, à l’issue desquelles le bloc de Benyamin Netanyahou a perdu sa majorité parlementaire.

Sorti en salles entre fin septembre et mi-octobre 2026, le film s’impose peut-être déjà comme l’un des plus importants de son époque. Un succès qui interroge pourtant, tant les cinéastes et acteurs de la société civile palestinien·ne·s ont déjà documenté cette même réalité, sans bénéficier d’une reconnaissance comparable. Un paradoxe que relève le médecin britannico-égyptien Omar Abdel-Mannan dans Middle East Monitor: «Naza est salué comme le film de référence sur Gaza. Les médecins palestiniens nous montrent cette même réalité depuis trois ans. La question est de savoir pourquoi nous ne les écoutons que maintenant».

* Ce texte a été rédigé lors du «Rédacthon 2026» à Genève, un atelier de production journalistique sur les droits humains coorganisé par le Codap (Centre de conseils et d’appui pour les jeunes en matière de droits de l’homme) et Le Courrier. A la mi-octobre, une dizaine de jeunes adultes y ont été accompagné·es par un journaliste professionnel. L’article publié est celui de l’équipe lauréate.

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