Le pays qui a vu naître la Croix-Rouge ne peut pas rester muet face à celui qui a tué 100 000 personnes. Le 24 mai 2025, depuis le Tessin, 18 citoyen·nes ont adressé une première lettre au Conseil fédéral, l’exhortant à un engagement ferme et concret afin de débloquer une situation humanitaire intenable, tant à Gaza qu’en Cisjordanie et, plus largement, au Moyen-Orient. Jusqu’à ce jour, pas de réponse de notre pays, un silence total. Quelques semaines plus tard, une nouvelle lettre, «La honte de Gaza ne doit pas être notre honte», signée par 114 citoyen·nes – en majorité des médecins tessinois·es – enfonçait le clou. Elle demandait au Conseil fédéral d’entreprendre tout ce qui est en son pouvoir pour que les forces armées israéliennes cessent les attaques contre les civil·es, les travailleur·euses sociaux·ales et les structures sanitaires, tout en garantissant l’accès de l’aide humanitaire à toutes et tous. A nouveau, ce fut le vide.
Un mois plus tard, un nouvel appel est lancé au chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), signé cette fois par 40 personnalités du monde académique, culturel, médical et religieux. La réponse reçue fut courtoise, mais inconsistante et évasive. La voix du peuple suisse, qui rappelle les autorités à leurs devoirs, n’est ni écoutée ni entendue. Au contraire, on constate que la servilité de notre gouvernement envers Israël et les Etats-Unis reste une constante immuable, même après la destruction systématique de Gaza et des ses habitant·es au lendemain du 7 octobre 2023, et malgré les violences des colons soutenues par le gouvernement israélien en Cisjordanie.
Mais où est-elle, cette Suisse qui, depuis la Deuxième Guerre mondiale, avait bâti sa réputation de pays artisan de la paix? Sa crédibilité se fonde sûrement sur sa richesse, son monde du travail et sa démocratie bien huilée, mais son vrai capital confiance réside dans les valeurs de la Croix-Rouge et, plus encore, dans celles de la coopération au développement. Celles et ceux qui font vivre ce capital sur le terrain, ce sont les délégué·es de la Croix-Rouge, du CICR, des grandes et petites ONG, ou des entreprises partenaires de la coopération étatique.
Derrière ces institutions, ce sont des citoyens et citoyennes suisses, de toutes classes sociales – médecins, enseignant·es, avocat·es, ingénieur·es, artistes, paysan·nes – toutes et tous engagé·es à porter les principes d’Henry Dunand, dans les pays où cette aide était, et est toujours, nécessaire et vitale. Reconnaissons-le, ce sont elles et eux les vrai·es ambassadeur·ices de notre réputation.
Je reviens aux guerres: celle en Ukraine depuis février 2022, et celle à Gaza depuis le 7 octobre 2023, même si j’ai de la peine à appeler «guerre» les évènements qui consument les territoires palestiniens.
Notre diplomatie a œuvré avec ses moyens et ses compétences, mais notre crédibilité comme médiateur de la paix est en chute libre, faute d’un engagement ferme pour le respect du droit international humanitaire. Cette crédibilité était très fortement liée aux valeurs de la Croix-Rouge, et de notre neutralité, elles-mêmes indissociables des trois principes d’humanité, d’impartialité et d’indépendance. Ce n’est plus le cas.
Une raison supplémentaire de ce déclin est la malheureuse décision de notre gouvernement (que notre parlement doit confirmer) de couper fortement le budget de la coopération au développement, asphyxiant ainsi plusieurs projets dans différents pays. Une décision qui, si elle est confirmée, constitue un véritable autogoal. Elle a été présentée comme un sacrifice nécessaire pour alimenter notre budget militaire face aux différentes guerres en cours. Notre gouvernement a peu de cartes en main, notamment du fait du contexte actuel du déclin de l’Europe, mais aussi à cause d’une situation mondiale instable et dangereuse. L’aide au développement était notre meilleure carte de visite; malgré des décennies de succès, cette carte vient d’être partiellement galvaudée.
Pour terminer, permettez-moi une métaphore qu’il m’arrive de rêver: que la Suisse reprenne et tienne fermement dans ses mains le droit international humanitaire et les droits humains; qu’elle s’accorde un temps de réflexion et remette au centre de la table ces deux traités en s’appuyant sur le CICR, partenaire essentiel de notre histoire.
Comme le disait Albert Einstein: «On ne peut pas humaniser la guerre, on ne peut que l’abolir». C’est précisément le sens de la cantate de J.S. Bach, par laquelle je clos mon appel à l’action: «Wachet auf, ruft uns die Stimme», «Réveillez-vous ,une voix nous appelle».