Quelles seraient les conséquences pour la Suisse, pour le droit d’asile et pour les droits humains si une conseillère ou un conseiller fédéral·e UDC prenait la tête du Département fédéral de justice et police (DFJP) en charge de la migration? Cette question se pose depuis que l’UDC a annoncé qu’elle «accordera une attention particulière, dans le cadre de la succession de Guy Parmelin, à la capacité des candidat·es d’assumer la responsabilité de direction du DFJP».
Poser la question, c’est y répondre: placer la migration sous le joug de l’UDC représente une menace directe pour les conditions de vie et les perspectives d’enfants, de jeunes, de femmes et d’hommes déjà marqués par l’exil et les traumatismes de la fuite. La marge de manœuvre de la conseillère ou du conseiller fédéral·e est en effet non négligeable, puisque de nombreuses décisions en matière d’asile et de migration sont de nature purement administrative et n’ont besoin ni de l’aval du gouvernement ni de celui du parlement. C’est particulièrement le cas en matière de régularisation des personnes sans-papiers, de renvois «Dublin» de personnes malades ou ayant des proches en Suisse, ou encore de recours à la détention administrative, y compris pour enfermer des enfants.
Un chaos orchestré. L’exemple de Christoph Blocher, le seul conseiller fédéral UDC à avoir jamais mis la main sur le DFJP, montre que les risques sont réels et signifient une restriction des droits des migrant·es. A peine deux ans après l’entrée en fonction de Blocher, un durcissement sans précédent de la loi sur l’asile et de la loi sur les étrangers a été adopté: la migration économique a été purement et simplement interdite pour toute personne qui ne vient pas de l’Union européenne ou ne dispose pas d’un très haut niveau de qualification. Le régime déshumanisant de l’aide d’urgence a été étendu à toutes les personnes déboutées, les obligeant à vivre avec 10 francs par jour: une précarisation cruelle qui les condamne à des années de désespoir. Blocher a enfin réduit significativement le nombre de places d’accueil dans l’asile, ce qui a eu des répercussions encore des années plus tard – et nourrit jusqu’à aujourd’hui le discours de droite sur la supposée «surcharge» de l’asile. Bref, l’UDC plonge volontairement les personnes migrantes dans la précarité et alimente ainsi elle-même le «chaos» qu’elle prétend vouloir combattre.
Alors qu’il y a vingt ans, Christoph Blocher était encore freiné par une entente relative entre la gauche et des · de partis bourgeois, aujourd’hui, le PLR et le Centre courent derrière l’UDC dans une surenchère à la politique de migration et d’asile la plus brutale. Ce virage à l’extrême droite n’a jamais été aussi flagrant que du-rant cette législature. Et pourtant on n’en a jamais aussi peu parlé.
La perspective de voir le DFJP entre les mains de l’UDC en devient encore plus inquiétante. Un exemple parmi d’autres de cette radicalisation: l’attaque contre les droits des femmes afghanes. En 2023, un changement de pratique a permis de prendre en compte la persécution systématique des filles et des femmes par le régime taliban et de reconnaître leur statut de réfugiées. Depuis, l’UDC a tout fait pour annuler cette pratique – sans succès jusqu’en septembre dernier… au moment où la Weltwoche, le journal de propagande alémanique des idées xénophobes, a lancé, avec l’aide d’un juge UDC siégeant au Tribunal administratif fédéral, une campagne médiatique tristement couronnée de succès. Dans la lancée de ces articles de presse, l’UDC a dégainé des interventions dans les deux Chambres parlementaires afin de retirer aux Afghanes ce droit facilité à l’asile. Cette fois-ci, le plan a abouti: au Conseil national, la motion déposée par le conseiller national UDC Rutz a été adoptée en raison du soutien du PLR, de la moitié du Centre, ainsi que de l’abstention d’une partie des Vert’libéraux. Telle est la réalité du parlement fédéral, dominé par la droite. Si les femmes afghanes, dont la persécution et les violences subies sont largement documentées, n’obtiennent pas l’asile, qui peut encore espérer l’obtenir?
Jans doit choisir la voie d’une politique d’asile progressiste. Quand on se penche sur la liste des papables UDC pour le Conseil fédéral, on en a des frissons dans le dos. Depuis son élection en 2023, Pascal Schmid a inondé le parlement d’interventions anti-asile et s’est distingué par des propos xénophobes, affirmant notamment que «la migration engendre la criminalité». Céline Amaudruz, fidèle soldate du parti, porte la voix de l’UDC en Suisse romande et estime qu’il faut «mettre un terme à l’immigration massive de profiteurs qui ne fuient aucune menace réelle». Quant à Nathalie Rickli, elle s’est récemment distinguée par son refus d’accueillir une poignée d’enfants grièvement blessés en provenance de Gaza.
C’est on ne peut plus clair: en tant que seul parti de gauche au Conseil fédéral, le PS doit empêcher l’UDC de prendre la tête du DFJP. C’est le rôle d’un conseiller fédéral de gauche comme Beat Jans de s’opposer à la campagne déshumanisante anti-migration menée par la droite et de s’assurer que la mise en œuvre de motions extrêmes soit au minimum conforme au droit international. Pour cela, il doit rester à la tête de ce département. Ce serait aussi pour lui l’occasion de tirer enfin parti de la marge de manœuvre évoquée plus haut pour mener une politique d’asile progressiste. Quoi qu’il fasse, Beat Jans sera critiqué par la droite. Il s’agit donc d’arrêter de lui donner des gages, mais plutôt de défendre une politique d’asile fondée sur les droits humains et la lutte contre le fascisme.
La division et la haine répandus par la droite n’appellent qu’une réaction: la résistance. Elle doit se faire entendre beaucoup plus fortement dans la rue, dans les collectifs et les associations, au parlement et au Conseil fédéral. Pour faire passer un message clair: nous n’abandonnerons personne, quelle que soit son vécu migratoire. C’est notre responsabilité.·