A l’aune de la rentrée politique et des enjeux auxquels seront confrontés les citoyens et les citoyennes suisses, notamment face aux coupes budgétaires annoncées par la Confédération et les cantons, il faut se préparer à se faire resservir l’habituelle soupe du «il n’y en a pas assez pour tout le monde». Cette affirmation, pur produit de l’incapacité de nos dirigeant·es à remettre en cause le mode de production, est un boulevard ouvert aux idées racistes. Car s’il n’y en a pas assez pour tout le monde, sur quels critères va-t-on choisir celles et ceux qui auront droit aux ressources?
La fabrique de la pénurie
Depuis la fin des années 1970, une crise structurelle frappe les économies occidentales. Année après année, une grande partie de la population en Suisse – comme dans le reste de l’Europe – voit ses conditions matérielles se dégrader, même si la Suisse jouit d’une relative stabilité économique par rapport à de nombreux autres pays européens. Le coût de la vie augmente, qu’il s’agisse du logement, de la santé ou de l’alimentation, tandis que les salaires ne suivent pas cette évolution. Face à cette situation, le discours dominant cherche à imposer son dogme de la rareté. Cette logique de la pénurie accroît la concurrence entre les travailleur·euses et pousse à la méfiance: l’autre est présenté·e comme une menace. S’il n’y en a pas assez pour tout le monde, il faudrait donc se battre pour sa part.
Dans le même temps, des personnes venant de pays où les conditions de vie sont moins favorables migrent vers la Suisse dans l’espoir d’une existence plus stable. Cette dynamique peut effectivement accroître la pression sur certains secteurs, mais elle ne suffit pas à expliquer les problèmes matériels auxquels la population est confrontée. Cependant, ce contexte sert de terreau parfait pour que les idées xénophobes et racistes envahissent le débat public. Il faut se demander ce qui produit réellement cette crise, mais surtout à qui profite l’utilisation du racisme et de la xénophobie comme outils de diversion politique.
Nous faisons face à une crise générale du capitalisme, plus précisément du néolibéralisme, stade actuel du mode de production. Selon ses défenseur·euses, il serait le modèle d’organisation sociale le plus abouti qu’il faudrait maintenir à tout prix. Ce prix, c’est la destruction des acquis sociaux, érigés en freins à la dynamisation de l’économie. Le néolibéralisme met structurellement l’Etat au service de la concurrence, des marchés et des intérêts privés. Le krach d’UBS en 2008 en est l’illustration parfaite: après s’être engraissée sur la bulle immobilière américaine, la première banque du pays, au bord de la faillite, a été renflouée par les milliards de la Confédération – privatiser les profits, socialiser les pertes.
Sous prétexte de surmonter ces crises, la compétitivité internationale et la croissance économique imposent d’augmenter la rentabilité des acteurs économiques privés, et donc leur plus-value. Le raisonnement servi est toujours le même: plus les entreprises s’enrichissent, plus elles seraient susceptibles de réinvestir leurs bénéfices, ce qui permettrait d’augmenter la production et, à terme, le bien-être général. Mais cette logique oublie une chose fondamentale: les capitalistes cherchent d’abord la rentabilité. Les intérêts du capital et ceux de la collectivité peuvent parfois coïncider1>Comme lors des Trente Glorieuses en Suisse – même si ce progrès s’est historiquement construit sur l’exploitation du Sud global., mais ils ne poursuivent pas le même objectif. En période de crise, leur contradiction devient particulièrement visible.
La plus-value provient de l’exploitation de la force de travail. Pour augmenter la rentabilité, il faut donc chercher à accroître la productivité – faire travailler davantage – ou à réduire le coût du travail. Cela s’appelle «l’exploitation». Les protections du droit du travail peuvent dès lors être présentées comme des obstacles à la compétitivité. Il en va de même pour les impôts prélevés sur le capital et ses revenus, ainsi que pour le financement des services publics et de l’Etat social. Dans cette logique, il faudrait réduire ces «charges» afin de libérer le capital et de stimuler l’investissement privé. Le résultat est pourtant exactement l’inverse de celui annoncé: les entreprises privées accumulent davantage de richesses tandis que l’Etat dispose de moins de moyens pour assurer ses fonctions sociales. Les intérêts publics se retrouvent alors subordonnés aux intérêts privés: la collectivité n’est plus capable de dompter le capital.
C’est de là que vient la pénurie. Elle n’est pas gravée dans le marbre, elle découle d’un système d’organisation sociale et économique basé sur la recherche du profit et la concurrence. La crise n’est donc pas un simple accident extérieur au capitalisme. Elle est liée à ses contradictions internes.
Immigration ou rentes privées?
La récente votation sur la «Suisse à 10 millions» illustre parfaitement ces dynamiques. L’UDC a tenté d’utiliser la peur liée à la crise pour faire avancer son agenda nationaliste, xénophobe et raciste, en pointant du doigt l’immigration comme l’unique cause du marasme actuel. De l’autre côté, les partis bourgeois, moins radicaux sur les questions identitaires, se sont opposés à l’initiative en défendant l’immigration sous le seul angle de son utilité économique. Ils l’ont fait, bien sûr, sans remettre une seule fois en question le mode de production capitaliste, et en se réjouissant d’avoir une main-d’œuvre venant de pays pauvres qu’ils pourront employer dans les secteurs les plus pénibles et précarisés (construction, hôtellerie-restauration, soins, agriculture, nettoyage).
L’UDC affirme donc que la pression migratoire ferait grimper les loyers et gonfler les coûts de la santé. La question est de savoir si c’est bien l’immigration ou la propriété privée lucrative qui en est la cause? Concernant le logement et l’immobilier, ce sont bien les multipropriétaires privés et la spéculation qui font flamber les prix des loyers. Les acteurs privés profitent de l’immigration – due à l’attractivité économique de la Suisse – pour augmenter artificiellement les loyers et la rente immobilière. Le fait que presque 80% du parc immobilier d’habitation suisse appartienne à des acteurs privés2> OFS, Statistique des bâtiments et des logements (81,4% du parc résidentiel est en mains privées). rend difficile une adaptation efficace à la crise du logement.
Car lorsqu’un bien, une marchandise, est mis sur le marché, le but est d’en tirer une plus-value. Et la pression démographique est telle dans les centres urbains que c’est un marché extrêmement juteux. Les propriétaires, les grands surtout, n’ont donc aucun intérêt à une restructuration efficace du parc immobilier ni à un plan massif de construction si celui-ci fait drastiquement baisser les prix. Tant que l’investissement sera uniquement motivé par un but lucratif, il n’y a aucune chance d’avoir des structures d’habitations efficaces qui s’adaptent aux changements démographiques. Sortir le logement de la logique marchande, c’est construire des habitations simplement pour que tout le monde puisse se loger dignement.
Une grande partie du domaine de la santé est aussi cadenassée par des entreprises privées, que ce soit au niveau de la recherche, de la fabrication de médicaments ou de l’assurance-maladie. Ce qui fait que l’Etat doit constamment négocier avec ces acteurs privés afin que la crise soit la plus viable possible pour les citoyen·nes suisses. Mais les résultats ne sont pas bons, car les coûts de l’assurance santé augmentent d’année en année. Le délitement du système de santé s’inscrit dans la continuité de la crise du mode de production néolibéral. Laisser à des acteurs privés, dans un système concurrentiel visant le profit à tout prix, le soin de gérer le domaine de la santé est suicidaire.
Pourquoi? Parce que le profit de certain·es ne peut pas coïncider avec le bien-être de tous·tes. Simplement, au lieu que l’entièreté des dépenses globales de santé de la population en Suisse serve uniquement à bâtir un système de soins performant, une part importante est captée par ces entreprises et dépensée dans autre chose: bénéfices, actionnaires, marketing et concurrence. Ainsi, pendant que celles-ci affichent des bénéfices records – l’industrie de la santé pesant à elle seule plus de 42% du SMI3>Cf. «Deux acteurs supplémentaires des soins vont rejoindre le SMI», dépêche ATS, 18.09.026. et les profits des compagnies d’assurances ayant bondi de 136% entre 2024 et 20254>Cf. «Rapport sur le marché de l’assurance 2025», Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma), 20.08.2026. –, les ménages se serrent de plus en plus la ceinture pour payer leurs primes.
L’identité comme soupape
L’immigration n’est donc clairement pas la cause de la crise qui touche de plus en plus la population. Cette crise est liée à la concentration des capitaux et des richesses dans les mains de quelques-uns, dans une société visant le profit et la concurrence. Alors pourquoi les partis bourgeois votent-ils toujours pour les pires réformes libérales, tout en pointant constamment l’immigration comme un problème?
Car, sans rupture avec le néolibéralisme, la seule sortie de crise possible est de déplacer le débat vers la question identitaire. Ainsi, qu’ils soient activement xénophobes ou qu’ils profitent simplement des rapports économiques inégaux entre les nations – hérités de l’histoire coloniale des pays occidentaux –, les partis bourgeois utilisent cette diversion comme soupape pour préserver leurs profits. Ce discours, tel qu’il est propagé par l’UDC5>Ce texte cible l’utilitarisme électoral du racisme (ici incarné par l’UDC), sans en analyser les racines capitalistes et coloniales., constitue une manière de gérer la pénurie causée par les contradictions du marché. «S’il n’y en a pas assez pour tout le monde, je préfère que ce soit quelqu’un qui me ressemble (culturellement, épidermiquement) qui l’ait»: voilà le sentiment que l’extrême droite essaie d’instiller chez les travailleur·euses.
Essentialiser une culture, une origine, un épiderme, pour les caractériser comme une menace dans un monde ultra-concurrentiel et pénurique est utile à la bourgeoisie sur plusieurs tableaux. D’une part, c’est créer un écran de fumée qui dévie le mécontentement populaire lié à la crise. Associer le migrant à un profiteur venu piller les ressources d’une classe blanche moyenne en déliquescence lui permet d’instiller la méfiance entre les travailleur·euses afin d’éviter qu’ils et elles ne s’allient. D’autre part, cette entreprise de déshumanisation permet d’imposer une violence économique deux fois plus intense à ce·tte travailleur·euse sur des critères arbitraires dans l’indifférence générale. Ainsi, le profit s’accumule, car la main-d’œuvre racisée est d’abord violentée dans les pays de la périphérie via les filiales de nos multinationales, et, quand elle décide de venir en Suisse pour avoir une vie plus digne, elle subit cette même brutalité sociale dans les branches les plus précarisées de notre économie. Pour le plus grand bénéfice du capital.
* Educateur en foyer d’urgence dans le canton de Genève et coauteur du mémoire «Le Travail Social au service du Capital» (HETS Genève, 2024).
Notes