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«Trump entre dans l’étape du bunker»

Face aux dérives autoritaires qui menacent les démocraties, l’historienne étasunienne Ruth Ben-Ghiat, bientôt à Genève, expose la fragilité paradoxale des «hommes forts». Dans un entretien avec le magazine Campus, elle décrypte le mécanisme d’un syndrome autocratique et d’un isolement paranoïaque qui poussent au déclin.
«Accumuler assez de pouvoir pour se mettre définitivement à l’abri des règles démocratiques.» Donald Trump à la Maison-Blanche, en septembre 2026. KEYSTONE
Autoritarisme

Spécialiste du fascisme et des dirigeants autoritaires, Ruth Ben-Ghiat, professeure à l’Université de New York, sera de passage à Genève le 9 octobre pour recevoir le titre de docteure honoris causa de l’université de Genève. Son dernier ouvrage, Strongmen: Mussolini to the present, examine la manière dont les régimes autoritaires utilisent la propagande, la virilité, la corruption et la violence pour se maintenir au pouvoir et la façon de les combattre. Entretien.

Alors que les régimes autoritaires progressent au point de gouverner
près de 70% de la population mondiale1> Selon une estimation de l’ONG étasunienne Freedom House citée en cours d’entretien par l’historienne., vous constatez qu’une vulnérabilité critique se dessine pourtant pour ces systèmes. Laquelle?

Ruth Ben-Ghiat: Nombre de ces dirigeants autoritaires ne sont plus tout jeunes, à l’image de Vladimir Poutine, de Donald Trump ou encore de Xi Jinping. Et aucun d’entre eux n’aime parler de succession. Cela affaiblit le culte de la personnalité. L’autoritarisme, sous cette forme, n’est donc pas viable. Ces systèmes sont peut-être à leur apogée et nous pourrions bientôt assister à une crise de l’autoritarisme, quand ces dirigeants seront trop âgés pour gouverner.

Quels sont les signes d’une démocratie qui commence à glisser vers un régime autoritaire?

L’objectif d’un dirigeant autoritaire est d’accumuler assez de pouvoir pour se mettre en sécurité et pour s’enrichir personnellement, ce qui commence souvent par la mainmise sur le Département de la justice. Les autres signes incluent la délégitimation des élections quand elles ne sont pas favorables, le contrôle des médias pour semer le doute et, en cas de défaite, le refus de quitter le pouvoir. Cela peut passer par la violence et une tentative de coup d’Etat, comme l’ont fait l’ancien président du Brésil Jair Bolsonaro et Donald Trump.

Quelle est la différence entre l’attaque du Capitole du 6 janvier 2020 et la tentative de coup d’Etat de Jair Bolsonaro?

Le Brésil a l’«avantage» d’avoir souffert d’une dictature militaire sanglante instaurée par un coup d’Etat en 1964. Alors quand Jair Bolsonaro, après avoir perdu les élections en 2023, a essayé de commettre son propre coup de force, la population et les institutions savaient exactement ce qui était en jeu et ne voulaient manifestement pas que l’histoire se répète. Arrêté et jugé, Jair Bolsonaro est désormais en prison. Aux Etats-Unis, cela ne s’est pas du tout passé ainsi. Pourtant, Donald Trump a menacé des responsables des élections dans l’Etat de Géorgie pour qu’ils changent les résultats des urnes, il a incité à l’assaut du Capitole, il a sorti toute la panoplie de l’apprenti dictateur pour rester au pouvoir. Et, malgré tout, il a pu se représenter aux élections suivantes et les gagner, grâce au soutien du Parti républicain. Il se retrouve à la Maison-Blanche au lieu d’être en prison. Parce que les électeurs américains ont, dans leur majorité, estimé que ses agissements n’étaient pas si graves. Cet épisode entrera dans les livres d’histoire comme une petite mort de la démocratie américaine.

Les Etats-Unis sont-ils devenus un pays fasciste?

Non. Il peut être agréable de traiter les Etats-Unis de fascistes mais il y a une grande différence entre ce pays, où les citoyen·nes conservent leurs droits fondamentaux, et de véritables Etats totalitaires, comme la Chine ou la Russie. Il est vrai que Donald Trump et beaucoup de personnalités de son entourage s’inspirent du fascisme. L’oligarchie soutient Donald Trump et le camp présidentiel tente de capturer des grandes chaînes câblées ou des groupes de médias. Le géant du divertissement Paramount Skydance, dirigé par un proche allié de Donald Trump, a dernièrement racheté Warner Bros Discovery, maison mère de CNN.

Tout cela est vrai mais ne signifie pas encore qu’en tant qu’Américaine, je vis dans un Etat fasciste. Le multipartisme existe toujours, la presse et les citoyens peuvent toujours s’exprimer librement et, en même temps, de nouvelles formes de médias indépendants se développent, à l’image de Substack (plateforme en ligne). Il est impossible de faire taire toutes les voix discordantes, à moins de disposer des moyens d’un régime dictatorial comme celui de la Corée du Nord.

Les institutions américaines pourront-elles résister à Donald Trump?

Le gouvernement et la gouvernance américains ont subi des dommages immenses. Les institutions gouvernementales ont été vidées de leur substance, voire détruites à une vitesse fulgurante, notamment avec l’aide d’Elon Musk, qui a été une sorte de vice-président lorsqu’il était à la tête du Doge (Département de l’efficience gouvernementale). Cette structure a licencié plus de 350 000 employé·es en dix-huit mois d’existence. Aucun autre pays où sévit un dirigeant autoritaire dans le monde n’en a fait autant.

Heureusement, le pouvoir judiciaire résiste toujours, bien que Donald Trump ait essayé d’en faire un outil au service de ses intérêts personnels. De nombreux juges à travers le pays, même ceux nommés par le président, se retournent contre lui et refusent ses ordres. La résistance s’organise aussi dans la rue. La dernière manifestation2>Référence aux manifestations «No Kings» du 28 mars 2026, ayant réuni 8 millions de personnes dans 3300 villes étasuniennes contre les dérives de l’administration fédérale, ndlr. en date a rassemblé 8 millions de personnes à travers le pays mais de manière très décentralisée, ce qui est assez logique compte tenu de la grande autonomie dont jouissent les Etats. Je suis convaincue que la résistance émergera de communautés plus locales, à l’image de ce qui s’est passé à Minneapolis en 2025. Les habitant·es y ont spontanément porté assistance aux personnes aux prises avec les agents d’ICE (l’agence fédérale de la police de l’immigration), les ont cachées, leur ont offert à boire, à manger et leur ont même donné de l’argent. Cet épisode permet d’entrevoir à quoi pourrait ressembler la résistance non violente dans le futur.

En attendant, les Américain·es ont réélu Donald Trump en connaissance de cause. Serait-ce l’expression d’une volonté inavouée de vivre sous un régime autoritaire?

Cela fait maintenant dix ans que Donald Trump s’échine à endoctriner les Américain·es. Il essaye de les reconditionner émotionnellement. J’ai compilé une longue liste de déclarations de sa part visant à torpiller l’empathie et la gentillesse. Durant la campagne de 2016, il a déclaré que «le problème, c’est que les gens ne veulent plus se faire du mal les uns les autres». Il essaye ainsi de faire croire qu’une gouvernance de type autoritaire serait meilleure pour le pays. Il n’arrête pas de complimenter des autocrates étrangers comme Poutine, Xi Jinping et Kim Jong-un.

Il promeut bien sûr la théorie du grand remplacement, tout en faisant croire à sa population que la démocratie est un échec économique, social et politique. Il le fait dans le but d’instaurer un Etat dominé par des mâles chrétiens et blancs.

Donald Trump est, selon moi, un des propagandistes les plus efficaces de l’histoire. Certes, il est vieux et dit des choses insensées. Mais en réalité, il revient toujours à ses arguments. Et c’est tout de même dans le contexte d’un Etat libre avec une presse libre qu’il a réussi, notamment grâce aux réseaux sociaux qui permettent une propagande massive touchant tous les secteurs de la société, à convaincre des dizaines de millions de personnes de croire à ses mensonges, dont celui qui affirme qu’il a remporté les élections de 2020 et que Joe Biden était illégitime. Les gens l’ont sincèrement cru. C’est du jamais-vu. Les sondages montrent que les Américain·es sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux qu’il y a dix ans à penser qu’un «homme fort» serait plus adéquat pour diriger le pays et que la violence devrait être utilisée pour résoudre des problèmes sociaux.

Les hommes forts ne sont-ils pas en réalité des hommes faibles, tant il est vrai que leur fin est rarement heureuse…

Le secret de l’homme fort, c’est qu’il est faible, peu sûr de lui et qu’il vit dans la peur d’être assassiné. Quand cette paranoïa s’aggrave et que son comportement s’extrémise, il entre dans ce que j’appelle l’«étape du bunker», un renfermement dans un cocon où il se sent en sécurité. Le Washington Post a récemment réalisé une enquête sur les discours que Donald Trump a tenus durant le mois de juin dernier. Il en ressort que ce dont il parle le plus souvent, alors qu’on est en pleine guerre contre l’Iran, c’est de la salle de bal qu’il fait construire à la place de l’aile est de la Maison-Blanche. Cette salle de bal représente son ego, son safe space, l’endroit où tout le monde l’acclame et où les riches donateurs ouvrent leur portefeuille et trinquent à sa santé.

Mais il parle aussi du bunker situé en-dessous, qu’il est en train de rénover et qu’il aimerait percer d’ouvertures pour des snipers chargés de le défendre. Peut-on encore douter qu’il soit – littéralement – entré dans l’étape du bunker? D’autant plus que, ces derniers mois, sa paranoïa s’accentue. Quelques jours après l’assassinat du Guide suprême d’Iran, l’Ayatollah Ali Khamenei, par l’armée américaine, Donald Trump a déclaré sur la chaîne ABC: «Je l’ai eu avant qu’il ne m’ait. Ils ont essayé deux fois… mais je l’ai eu en premier.» En juillet, il a menacé de «détruire complètement» l’Iran en cas de tentative d’assassinat contre lui, affirmant que «1000 missiles» étaient prêts à frapper la République islamique.

Etes-vous inquiète pour les élections législatives de mi-mandat cet automne ou les présidentielles dans deux ans?

Donald Trump vit ce que j’appelle un «retour de flamme autocratique». Je constate qu’il s’est enfoncé dans son syndrome autocratique consistant à s’entourer de flagorneurs qui ne lui disent jamais la vérité et moins encore ne le critiquent. Par conséquent, il fait des choses stupides. Ses taxes à l’importation qui mettent l’économie nationale en difficulté n’en sont qu’un exemple. Il est facilement manipulable par des dirigeants étrangers comme Vladimir Poutine et Benjamin Netanyahou qui a réussi à le convaincre de partir en guerre contre l’Iran. Il est au plus bas dans les sondages et sa cote va probablement continuer à baisser car il ne se remettra jamais en cause. Il double plutôt la mise.

Il est donc à craindre qu’il tente de mauvais coups aux élections de mi-mandat (l’intimidation des électeurs avec l’aide des agents d’ICE, de la Garde nationale ou encore de milices, contestation des résultats, etc.). Mais je crois que la population a gagné en sagesse. Même ceux qui ont soutenu Donald Trump se réveillent. Ils et elles se rendent compte qu’il ne leur a pas dit la vérité. Tout au long de l’année, les démocrates ont remporté des victoires dans des Etats dominés par le Parti républicain. S’ils reprennent la Chambre des représentants, cela affaiblira davantage encore le président.

Y a-t-il des démocraties qui ont réussi à résister au glissement autoritaire?

En Hongrie, Viktor Orbán est resté au pouvoir durant seize ans. Sa famille et ses amis sont devenus immensément riches grâce à la corruption tandis que le pays s’est appauvri. Toutes les conditions étaient réunies pour qu’émerge une résistance, incarnée par Péter Magyar. Mais pour réussir sa campagne, il lui a fallu contourner les médias inféodés au gouvernement. C’est pourquoi il s’est lancé dans la «Marche d’un million de pas». Durant deux ans, il s’est rendu en personne dans pratiquement toutes les paroisses, les petites et les moyennes villes, pour se présenter individuellement aux gens. Le résultat? La carte des endroits qu’il a visités et celle des électeurs d’Orbán qui ont changé d’avis et voté pour Magyar sont identiques. C’est la recette du succès.

Face aux réseaux sociaux et, plus récemment, à l’intelligence artificielle, qui ont rendu la vérité incertaine, les gens ne savent plus à qui ni à quoi se fier. Ils sont saturés par un flot incessant d’informations et une multitude de voix. C’est pourquoi je crois que nous assistons, face au numérique, à un retour à l’analogique. Les gens veulent pouvoir faire confiance à quelqu’un en personne.

Notes[+]

* Cet entretien est une version resserrée de l’interview originale parue dans Campus no°166 (septembre 2026), le magazine de l’Unige.