Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Rives du lac: libération ou anthropocentrisme?

Prolongeant notre série d’été «Libérer les rives du Léman»*, Grégoire Gonin, historien de l’environnement, dépasse le clivage entre accès public et privé. Il dénonce un égalitarisme récréatif qui s’exerce systématiquement aux dépens des derniers refuges du vivant. Point de vue.
Ecologie politique

En apparence, ouvrir à tous l’accès aux sentiers lacustres ne souffre d’aucun contredit. La privatisation d’espaces privilégiés bafoue l’exigence des «communs» rendus d’autant plus nécessaires à l’ère de l’écocide qu’elle s’accompagne d’une artificialisation de plus en plus marquée du territoire, dans une logique globale d’impérative réduction des inégalités tant sociales qu’environnementales.

Au risque de sanctifier une «nature» ontologiquement coupée de Sapiens – voire de se retrouver accusé d’associer l’écologie à un antihumanisme, selon un poncif éculé et de mauvaise foi – alors que tous deux interagissent, il semble permis de se demander dans quelle mesure l’enjeu principal ne réside pas dans le fait de savoir qui, d’une minorité de nantis ou de la totalité, est en droit de bénéficier d’un libre passage, mais s’il ne vaut pas mieux restituer intégralement les bords du lac au vivant non humain. Dans un très beau livre (Un monde qui fond. Le vivant en montagne, 2019), le journaliste Camille Belsoeur donne la parole à l’écologue Lucie Wiget, laquelle fait part d’un dilemme quant à la surfréquentation du Creux-du-Van. «En marchant sur les sentiers comme on le fait aujourd’hui, on contribue à augmenter la présence de l’homme dans cette réserve. Mais si vous enfermez les gens dans des tours, ils ne vont pas pouvoir la connaître.» Le journaliste dénonce une autre emprise, voire un autre impérialisme humain: le hors-piste, les raquettes ou le ski de randonnée. Partout ainsi «davantage d’humains parcourent les endroits reculés où les animaux trouvent refuge» – autour du lac, pensons par exemple au problème de la nidification –, comme s’ils n’avaient d’autre choix que de ne poser aucune limite à la domestication du paysage, malgré les alertes si nombreuses, mais si vaines, sur l’état de la biodiversité.

Un épisode estival illustre et nourrit cette réflexion. Un mois après qu’une branche de 40 cm de diamètre d’un saule pleureur aux racines plongeant dans le lac a cédé et est tombée sur une propriété avoisinante, la commune de Lutry se retrouve dans l’obligation d’abattre le vénérable octogénaire le 12 août. «Bien que malheureux», l’acte, vu l’état du tronc, «est la seule solution à ce stade», fait-elle savoir. L’élagage ou l’étêtage n’auraient pas suffi. Les mesures sécuritaires (une autre branche pouvant affecter tel promeneur ou personne assoupie en dessous) s’imposent. Parfaitement recevable, le raisonnement soulève pour autant diverses interrogations. La «mise à mort» d’un arbre si imposant se justifie-t-elle eu égard à tous les services écosystémiques qu’il rend, sachant par ailleurs l’aspect désormais aléatoire d’une compensation pourtant mathématiquement assurée (un arbre au moins replanté pour un abattu), et au mieux différée dans le temps? N’aurait-il pas été concevable de fermer l’accès aux rives du lac jusqu’à ce que, même à long terme, celui-ci s’affaisse de lui-même, ou de construire un marchepied contournant l’écueil? De manière plus générale, la menace qu’un congénère d’envergure fasse peser sur tel lieu en plein air (une buvette, un parc public, etc.) doit-elle systématiquement conduire à sa destruction plutôt qu’à la fermeture d’une partie de l’endroit au public pour lui laisser prendre à terme une nouvelle apparence? Sachant combien l’anthropocentrisme, le suprémacisme humain ou le spécisme, qu’on peut désigner comme autant d’équivalents fonctionnels ou de synonymes, ont partie liée avec ce que de nombreux scientifiques ont nommé «globocide» dans les colonnes du Monde début juillet, ces questions méritent à nos yeux à tout le moins d’être posées.

Grégoire Gonin est historien et enseignant, Lausanne.

*Voir les sept épisodes de la série d’été dans notre dossier ci-dessous « Libérer les rives du Léman »

Dossier Complet

Libérer les rives du Léman

Cet été, Le Courrier vous propose une enquête participative sur l’accès aux rives du Léman. Aidez-nous à documenter les obstacles, mais aussi les projets publics ou mobilisations ayant permis ...