Qui dit rentrée politique de septembre dit aussi début des négociations des budgets. Avec une augmentation globale du coût d’emprunt liée au choc du détroit d’Ormuz, les cris d’orfraie contre tout nouvel endettement public bénéficient d’un écho amplifié. Ce cadrage omet largement la problématique de la dette privée constitutive de l’instabilité financière actuelle.
Cette tension était particulièrement visible lors du débat présidentiel tenu par le MEDEF, la principale faîtière patronale française, fin août. L’ensemble des candidat·es devaient répondre aux injonctions habituelles pour affamer la bête, soit réduire les dépenses sociales de l’Etat. Refusant d’entrer dans ce débat piégeux, Jean-Luc Mélenchon a tenté de mettre sur la table la politique non-conventionnelle d’annulation des dettes détenues par la Banque centrale européenne (BCE), mais la proposition a été accueillie par un degré élevé de mauvaise foi (ou de crétinerie honnête). Edouard Philippe l’accusant par exemple de «faire en sorte que la France finisse interdit bancaire».
L’ensemble du camp patronal semble ignorer que dette publique et dette privée se développent en vases communicants. Si la France a un haut niveau de dette publique, c’est avant tout pour assurer le surplus de son secteur privé. Contrairement à la Suisse ou à l’Allemagne, notre voisin importe plus que ce qu’il exporte. Cela veut dire que si l’Etat restreint sa dette, le secteur privé devra à son tour s’endetter pour maintenir le même niveau de consommation.
Maintenir la croissance par la dette… Durant la crise de 2008, l’économiste Colin Crouch a développé un nouveau concept intuitif: le keynésianisme privatisé. Dans le régime de croissance basse de ces dernières décennies, les taux de profit sont maintenus grâce aux pressions continues sur les charges salariales et la fiscalité. Ce régime keynésien défait, la consommation populaire risque de chuter. Pour que les marchandises continuent à s’écouler, cette demande agrégée doit pouvoir se maintenir. L’endettement des ménages devient cette panacée temporaire: ce qui était pris en charge par l’Etat social l’est désormais par des intermédiaires financiers privés.
Il est donc intéressant de relever que beaucoup d’Etats ayant un faible niveau d’endettement public ont un endettement privé particulièrement élevé. Nul besoin de chercher très loin, la Suisse est un cas d’école. Alors que pour la zone euro, la moyenne du ratio dette (publique et privée confondues) sur PIB est de 239% avec 85% de dettes publiques, la Suisse est à 278% avec seulement 26% d’endettement public! Cela signifie que les créances arrosent le secteur privé : 129% d’endettement chez les entreprises et 123% pour les ménages.
…jusqu’à ce que ça tienne. Dans son récent rapport sur la stabilité financière, la Banque nationale suisse (BNS) alertait sur les vulnérabilités persistantes liées à l’augmentation des encours des prêts, en particulier du secteur immobilier résidentiel. Pour un pays ayant seulement 35% de propriétaires, ce chiffre est préoccupant, d’autant plus que deux-tiers du bien acheté sont très rarement remboursés et restent pendant des décennies sur le bilan des banques: seul le coût des intérêts est payé, et il représente à lui seul un tiers des revenus des ménages. Le dispositif est dépendant de la hausse continue du prix de l’immobilier, alors même que celui-ci est déjà surévalué de 15 à 40% selon le Fonds mo-nétaire international (FMI).
En Suisse, le crédit hypothécaire a déjà conduit à des crises conséquentes. Entre 1991 et 1996, après une décennie de spéculation immobilière, les banques ont été confrontées à une perte sèche de 42 milliards. Pour éviter que l’explosion d’une nouvelle bulle reconduise à des augmentations de taux hypothécaires, à des défauts de paiement et à des paniques bancaires, deux choix s’offrent à nous: étendre l’accès à la propriété en s’assurant de l’augmentation des salaires réels, ou tout faire pour garder la spéculation immobilière en vie. Actuellement, le choix est fait. Les salaires réels stagnent depuis une bonne décennie, mais en revanche, un afflux continu de capital étranger est rendu possible par l’assouplissement de la Lex Koller qui limitait ce phénomène.
Cette dette hypothécaire affecte en premier les classes supérieures: elles sont les seules à pouvoir se le permettre. Mais en dehors de ces prêts hypothécaires, l’endettement élevé des ménages trouve son origine dans les arriérés d’impôts, de primes d’assurance maladie ou de frais médicaux impayés, et se concentre au sein des classes populaires.
Les Vaudois·es seront bientôt amené·es à voter sur l’initiative des 12% qui prévoit des baisses linéaires d’impôt sur le revenu et la fortune avantageant les plus hauts déciles. En cas d’acceptation, le canton de Vaud devra choisir entre s’endetter davantage ou couper dans les dépenses. Le poste budgétaire le plus en danger est celui des subsides LAMal. Nul doute que si ceux-ci venaient à disparaître, de nouveaux ménages s’endetteraient davantage (en lieu et place de l’Etat), et augmenteraient par la même occasion l’instabilité financière en raison de leur solvabilité limitée. Dans notre capitalisme tardif, l’endettement public enrichit certes de riches créanciers, mais limite au moins l’occurrence des crises ainsi que le surendettement des privés.