«Une initiative de diversion»: c’est ainsi que le professeur d’histoire contemporaine Damir Skenderovic caractérise l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!»1>Le Courrier du 4 mai (Contrechamp).. En effet, c’est là un procédé classique de la droite nativiste: correctement identifier des préoccupations populaires par rapport à l’inflation ou au logement pour blâmer un bouc émissaire altérisé, tout en invisibilisant les vraies causes du problème. Bien que cette stratégie xénophobe n’ait rien de novateur, sa redoutable efficacité surprend encore l’opposition.
L’UDC suit une formule aujourd’hui bien connue en économie politique, récemment remise en lumière par la professeure Clara Mattei. L’imposture de l’extrême droite s’organise dans un premier temps en collaboration avec la droite libérale. Le retrait de l’Etat est orchestré à coup de mesures d’austérité, présentées comme «inévitables», dont le but est de fluidifier l’accumulation du capital au détriment des travailleur·euses. Dans un second temps, et en rupture avec les libéraux, l’extrême droite canalise le ressentiment populaire suscité par ses propres mesures via une rhétorique xénophobe prônant un protectionnisme sacrificiel: les travailleur·euses suisses avant les étranger·ères.
Pour donner un semblant de fond à son initiative, l’UDC présente les étranger·ères comme une source de compétition: leur afflux mettrait la pression sur les emplois et les infrastructures, au détriment des nationaux. Cette logique, sous des dehors économiques, est capable de convaincre – en particulier un lectorat populaire, méfiant envers les arguments du patronat opposé à l’initiative. Pourtant, l’acceptation d’un tel texte ne redonnera pas du pouvoir aux classes populaires; au contraire, elle les affaiblira.
Les initiant·es dissimulent le fait que les restrictions migratoires tendent à fragiliser le statut des immigré·es plus qu’elles ne freinent la migration elle-même, surtout en situation de chômage faible. En Italie, la même Giorgia Meloni qui dénonçait une «leucémie du migrationnisme», a, une fois au pouvoir, augmenté les quotas de travailleur·euses étranger·ères pour répondre aux pénuries de main-d’œuvre, entraînant une hausse de 10% de l’immigration. Ce virage démontre que l’objectif n’était pas de limiter les flux, mais de cibler les travailleur·euses étranger·ères comme boucs émissaires, en organisant leur précarisation.
Or affaiblir le statut des travailleur·euses étranger·ères revient à précariser davantage leurs conditions de travail au profit du patronat et au détriment des travailleur·euses suisses. En effet, en plus d’accentuer la pression à la baisse sur l’ensemble des salaires, cette initiative mine la solidarité de classe et fragilise le système social. Qu’iels soient solidaires ou non, les travailleur·euses suisses subiront les contrecoups de ce système inégalitaire et abusif – d’autant que les immigré·es contribuent plus au fonctionnement du système social qu’iels n’en bénéficient.
Bien qu’une minorité à gauche reconnaisse ces défis économiques et propose des politiques sociales pour y remédier, «le camp bourgeois agite le chantage au chaos» et «une partie de la gauche reprend ce registre», comme l’a déjà souligné Achille Karangwa dans un récent éditorial2>Le Courrier du 11 mai.. L’accent est alors mis sur les accords bilatéraux avec l’UE et sur l’impact sur les PME ou les exportations. Bien que réels, ces arguments tendent à défendre le statu quo et ne répondent pas aux préoccupations des citoyen·nes.
Aux Etats-Unis, au lendemain de la deuxième élection de Trump, le socialiste Zohran Mamdani a choisi d’aller à la rencontre de l’électorat trumpiste à New-York. En proposant des politiques économiques et sociales répondant aux inquiétudes des habitant·es sans les diviser, sa stratégie a porté ses fruits: il a été élu maire et tient pour l’instant ses promesses sociales.
La gauche suisse a désormais l’opportunité de créer une rupture avec l’UDC et la droite libérale en proposant des alternatives économiques audacieuses. Alors que la droite cherche à dresser les travailleur·euses les un·es contre les autres pour accentuer les mécanismes d’exploitation et d’exclusion, des politiques sociales fortes peuvent obtenir des avancées concrètes pour les classes populaires tout en barrant la route aux divisions nationalistes.
Notes