C’est en 1959-1960 qu’ont lieu les premières mises en scène de la pièce de théâtre Rhinocéros, écrite par l’écrivain d’origine roumaine Eugène Ionesco (1909-1994)1. Ce texte d’il y a plus de soixante ans fait écho à certaines évolutions récentes.
Assis à la terrasse d’un restaurant dans une ville de province, les deux amis Jean et Bérenger assistent sidérés à une irruption impromptue: à deux reprises, un rhinocéros passe en trombe, fonçant tête baissée en soufflant et barrissant bruyamment. Les gens s’interrogent. Des débats absurdes s’engagent, notamment sur les différences entre les rhinocéros d’Afrique et ceux d’Asie.
A la troisième apparition, dans l’entreprise où travaille Bérenger, on reconnaît dans ce nouveau rhinocéros qui détruit la cage d’escalier l’un des employés. Dès lors, les choses s’enchaînent: les pompiers sont appelés en différents endroits de la ville pour d’autres rhinocéros. La ville est atteinte de «rhinocérite»: un peu de fièvre, puis une bosse apparaît sur le front, le corps s’étire, si bien qu’il faut aller à quatre pattes, la voix devient rauque et finit en barrissement, la peau verdit et se durcit. Finalement, de véritables cortèges de rhinocéros défilent dans les rues. Seules quelques personnes sauves, dont Bérenger, se réfugient dans un appartement.
Cette épidémie se traduit par une attitude fondamentale, comme le montre la transformation de Jean. De sa voix de plus en plus rauque, il revendique tout d’abord une maîtrise: «Je suis maître de mes pensées […]. Je vais tout droit, je vais toujours tout droit.» L’indétermination lui est détestable: «J’ai un but, moi. Je fonce vers lui.» Tête baissée, comme les rhinocéros – et comme certains autocrates d’aujourd’hui?
«A vrai dire, je ne déteste pas les hommes, ils me sont indifférents, ou bien ils me dégoûtent, mais qu’ils ne se mettent pas en travers de ma route, je les écraserais.» Bérenger oppose à son ami que l’homme a «un système de valeurs» bâti par «des siècles de civilisation humaine». Jean réplique: «Démolissons tout cela, on s’en portera mieux.» «– Si je comprends, rétorque Bérenger, vous voulez remplacer la loi morale par la loi de la jungle!» Jean confirme en disant: «– J’y vivrai, j’y vivrai.» Tandis qu’une bosse pousse déjà sur son front, il finit par proclamer: «L’humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule.»
Ne sommes-nous pas confrontés nous aussi à des détracteurs de l’humanisme, qui contestent la portée des droits humains et des exigences de la démocratie? L’empathie n’est-elle pas signe de décadence, comme l’affirmait un magnat de la tech? «Je te piétinerai, je te piétinerai», lance Jean à son ami Bérenger.
Que faire face à cette invasion des rhinocéros? Daisy, la collègue de Bérenger, qui finira par céder aussi à la tentation, répond: «Il faut trouver un modus vivendi. Il faut tâcher de s’entendre avec.» Une fois encore, l’écho est frappant: ne nous a-t-on pas dit récemment que nous entrions dans une nouvelle ère et qu’il allait falloir s’adapter?
Bérenger, lui, résiste: «Je ne peux pas m’y faire». Il se fait traiter de Don Quichotte. Mais il n’abdique pas, alors qu’autour de lui on bascule dans une admiration béate: leur barrissement est un chant, leurs mouvements sont dansants, ils sont beaux, et finalement même: «Ce sont des dieux»
Ce dernier résistant, c’est aussi celui qui, dès le départ de la pièce, se savait fragile, vulnérable. «Je ne m’y fais pas, à la vie», dira-t-il très tôt déjà. «Je me demande moi-même si j’existe!» D’ailleurs, à la fin de la pièce, debout devant la glace, il est aussi assailli par la tentation rhinocérique. Il se trouve laid, se souhaite une peau vert sombre et dure, espère chanter comme les rhinocéros. Mais soudain, dans un brusque sursaut, il se ravise: «Contre tout le monde, je me défendrai! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout!»
Les rhinocéros n’ont pas beaucoup d’empathie pour les fragiles. Mais c’est peut-être aussi leur talon d’Achille. Celles et ceux qui acceptent leur vulnérabilité, leur fragilité toute humaine, sauront d’autant mieux les désarçonner. La force ne serait-elle pas dans la faiblesse?
Cela vaut aussi pour la collectivité, comme nous le dit le préambule de la Constitution suisse: «La force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres.»