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Les amphis géostratégiques de Poutine

Loin de tourner le dos à l’internationalisation, la Russie fait des étudiant·es étranger·ères un levier de sa réorientation stratégique. Sociologue spécialiste des systèmes universitaires, Alessia Lefébure montre comment, face à l’isolement occidental, Moscou utilise ses campus pour préserver ses réseaux scientifiques et compenser la fuite de ses propres cerveaux.
Vladimir Poutine en visite à l’Institut de physique et de technologie de Moscou (MIPT), en janvier 2026. Cette institution de pointe matérialise la réorientation des partenariats scientifiques et universitaires russes vers l’Asie, l’Afrique et le Moyen-Orient. KEYSTONE
Russie

Alors que les universités russes semblent isolées depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine réaffirme son ambition d’accueillir 500 000 étudiant·es étranger·ères d’ici à 2030, contre environ 400 000 aujourd’hui1> University Word News, 23.10.224, https://tinyurl.com/3hu6tb5d, un cap déjà fixé par son gouvernement en 2024. Pour y parvenir, les autorités prévoient de maintenir environ 30 000 bourses publiques destinées aux étudiantes et étudiants internationaux chaque année, tout en simplifiant les procédures d’admission. La priorité est désormais de renforcer les partenariats avec des pays «au-delà de l’Occident», notamment en Asie2> Channel News Asia, 31.07.2026, https://tinyurl.com/3bavu3ex.

Cette annonce, passée inaperçue en Europe, dépasse pourtant le seul cas russe. Elle invite à regarder autrement les politiques d’enseignement supérieur et de recherche. Loin d’être de simples politiques sectorielles, elles s’affirment comme des leviers de stratégie internationale des Etats3> shs.cairn.info/revue-journal-of-international-mobility-2025-1?lang=fr. Mais tous ne les mobilisent pas selon les mêmes logiques.

L’appel à la mobilité internationale peut sembler contre-intuitif dans le contexte actuel. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les universités russes ont été confrontées au gel d’une grande partie de leurs coopérations avec les établissements européens et nord-américains. Dans la foulée, la Russie a vu ses droits de participation au processus de Bologne suspendus en avril 2022 avant d’engager l’abandon de ce cadre de coopération universitaire européenne4> aca-secretariat.be/newsletter/russia-and-belarus-cease-to-be-members-of-the-ehea/. Depuis, de nombreux doubles diplômes ont été interrompus et les sanctions limitent les échanges scientifiques. Pourquoi, dans ce contexte, faire de l’accueil d’étudiant·es étranger·ères une priorité ?

Une diplomatie académique ancienne

L’objectif réaffirmé par Vladimir Poutine n’est pas une rupture, mais l’évolution d’une stratégie plus ancienne.

Les grandes puissances mobilisent depuis longtemps leurs universités pour attirer des étudiant·es, diffuser leurs modèles universitaires, leurs standards académiques et, plus largement, exercer une influence durable auprès des élites étrangères5> theconversation.com/classements-duniversites-des-enjeux-geopolitiques-sous-estimes-161914.

La Russie appartient pleinement à cette histoire. Héritière de l’Union soviétique, elle a longtemps mobilisé l’enseignement supérieur, la recherche et la formation des élites comme instruments de sa politique extérieure. Les bourses accordées à des étudiant·es étranger·ères, la formation de haut·es fonctionnaires, d’ingénieur·es et de scientifiques, mais aussi la diffusion du modèle universitaire et scientifique soviétique participaient pleinement de cette stratégie.

Les travaux d’Anne de Tinguy6> A. de Tinguy, 2022, www.sciencespo.fr/ceri/fr/actualites/l-eurasie-trente-ans-apre-s-l-effondrement-de-l-urss sur la politique étrangère russe permettent de replacer cette politique dans une perspective historique plus large. Ceux de Céline Marangé7> C. Marangé, 2007, www.persee.fr/doc/outre_1631-0438_2007_num_94_354_4257 sur les relations soviétiques avec le Vietnam montrent concrètement comment la formation des étudiant·es, des ingénieur·es et des élites administratives participait de l’action extérieure de Moscou pendant la guerre froide.

Après l’effondrement de l’URSS, cette politique perd une grande partie de ses moyens et de son ambition avant d’être progressivement relancée dans les années 2000, dans le cadre de la stratégie de modernisation du pays et de son enseignement supérieur8> books.openedition.org/editionscnrs/23040. Puis, à partir des années 2010, la priorité devient l’internationalisation: améliorer la visibilité des universités russes, monter en compétences, attirer davantage d’étudiant·es étranger·ères, développer les coopérations internationales et gagner en compétitivité, notamment à travers le programme d’excellence Project 5-1009> journals.openedition.org/rhsh/6663, inauguré en 2013. La Russie rejoint alors la trajectoire d’internationalisation poursuivie depuis les années 1990 par de nombreux systèmes d’enseignement supérieur.

Le tournant de février 2022 constitue néanmoins une rupture. Les échanges universitaires avec les établissements européens et nord-américains sont profondément affectés. De nombreuses universités suspendent leurs accords avec les établissements russes, les doubles diplômes sont interrompus, plusieurs programmes de recherche sont gelés.

Cette rupture aurait pu conduire au repli. Il n’en a rien été. Un autre mouvement se dessine. Dès 2024, le gouvernement russe fixe l’objectif de doubler le nombre d’étudiant·es étranger·ères à l’horizon 2030. En 2026, Vladimir Poutine reprend publiquement cette ambition pour l’inscrire dans une stratégie plus large de développement des partenariats en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient.

Cette stratégie répond à plusieurs logiques. Elle accompagne la réorientation internationale de la Russie, mais s’explique aussi par des contraintes internes10> Reuters, 28.11.2024, https://tinyurl.com/mpcjc9yb: déclin démographique, tensions sur le marché du travail qualifié et départs de jeunes diplômé·es et de chercheur·euses depuis 2022.

L’enjeu n’est donc pas l’abandon de l’ouverture sur le monde, mais sa redéfinition.

A l’inverse, l’idée d’une rupture complète des mobilités internationales mérite d’être nuancée. Les coopérations institutionnelles avec les universités occidentales se sont fortement réduites; les mobilités individuelles, elles, n’ont pas disparu.

La plupart des travaux consacrés à la Russie mobilisent les notions de soft power, de diplomatie culturelle ou de diplomatie scientifique. Les recherches de Maxime Audinet11> M. Audinet, 03.09.2024, www.institutmontaigne.org/expressions/comment-la-guerre-transforme-t-elle-linfluence-russe montrent, par exemple, comment la Russie combine aujourd’hui instruments culturels, médiatiques et universitaires dans sa politique d’influence, notamment en Afrique12> Journal du Mali, 19.08.2026, https://tinyurl.com/mtyazadd.

L’université, ressource stratégique

Dans les années 2010, l’internationalisation universitaire russe répond surtout à une logique d’attractivité, de visibilité internationale et de compétitivité académique. Depuis 2022 toutefois, les indices d’un changement de fonction se multiplient. Il ne s’agit plus seulement d’accroître l’influence de la Russie, mais aussi de préserver des coopérations scientifiques, de maintenir des réseaux internationaux et d’accompagner la réorientation de sa politique étrangère vers de nouveaux partenaires.

Ce virage est également visible dans les partenariats que la Russie met aujourd’hui en avant. L’Inde en est une illustration13> India Times, 29.05.2026, https://tinyurl.com/3f8e6zyw. Lors du deuxième Sommet de l’éducation indo-russe (Indo-Russian Education Summit), organisé à New Delhi en mai 2026, l’ambassadeur de Russie Denis Alipov a rappelé l’objectif d’accueillir 500 000 étudiant·es étranger·ères d’ici à 2030 et présenté plusieurs nouveaux partenariats entre MGIMO – qui forme notamment les élites diplomatiques russes –, la Sechenov Medical University, IIT Bombay et l’Université de Delhi, dans les domaines de la médecine, de l’intelligence artificielle et du numérique.

Cette évolution concerne également la recherche14> link.springer.com/article/10.1007/s11192-024-04984-7. Les premières analyses bibliométriques consacrées à la période postérieure à 2022 suggèrent une recomposition des collaborations scientifiques internationales de la Russie. Les copublications avec des auteurs de plusieurs pays occidentaux diminuent, tandis que celles réalisées avec la Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde, gagnent en importance. Plus qu’une disparition des réseaux scientifiques internationaux, ces travaux mettent en évidence un redéploiement progressif de leur géographie.

Ces coopérations ne compensent évidemment pas les nombreux partenariats interrompus avec les universités européennes et nord-américaines. Elles témoignent cependant d’une stratégie de redirection plutôt que de retrait.

Ce déplacement apparaît clairement dans la géographie des mobilités étudiantes. Contrairement à une représentation souvent répandue en Europe occidentale, les étudiant·es étranger·ères présent·es en Russie ne proviennent pas principalement d’Europe, encore moins des Etats-Unis. Avant même l’invasion de l’Ukraine, les principaux pays d’origine sont les anciennes républiques soviétiques – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan ou Biélorussie – auxquelles s’ajoutent désormais des effectifs en croissance venus d’Inde, de Chine et de plusieurs pays africains, notamment le Soudan, la Guinée, le Ghana et le Tchad15> theconversation.com/soft-power-et-africa-corps-la-nouvelle-strategie-russe-en-afrique-dans-un-contexte-multipolaire-281051. Cette géographie éclaire en partie la résilience de l’internationalisation russe: elle reposait déjà sur des espaces différents de ceux privilégiés par les universités européennes.

Par ailleurs, la contraction des coopérations institutionnelles n’a pas arrêté les mobilités individuelles. Selon les données 2025 d’Open Doors (IIE), environ 5000 étudiant·es russes16> opendoorsdata.org/fact_sheets/student-mobility/ poursuivent encore leurs études aux Etats-Unis. En France, ils sont plus de 5500, selon Campus France. Les réseaux universitaires apparaissent ainsi plus résilients que les relations diplomatiques.

L’annonce de Vladimir Poutine invite ainsi à regarder les politiques universitaires autrement. Les universités ne relèvent pas seulement de l’influence. Elles participent aussi de la capacité des Etats à préserver des compétences scientifiques, des réseaux et des marges d’action dans un monde d’interdépendances en recomposition.

Alessia Lefébure est sociologue, directrice de Sciences Po Aix, membre de l’UMR Arènes (CNRS, EHESP).

Article paru sous le titre «Russie : les étudiants étrangers au cœur d’une nouvelle stratégie internationale» sur theconversation.com