La Suisse ne s’apprête officiellement ni à rejoindre l’OTAN ni à adhérer à l’Union européenne. Cette évidence juridique ne suffit pourtant pas à décrire l’évolution de sa politique de sécurité. Depuis plusieurs années, Berne renforce ses coopérations avec les structures euro-atlantiques, tandis que son armée s’insère progressivement dans un environnement technique, industriel et stratégique commun.
Le rapprochement s’opère sans déclaration spectaculaire. Il emprunte la voie plus discrète de l’interopérabilité: normes partagées, équipements compatibles, exercices conjoints, systèmes de communication interconnectés et chaînes d’approvisionnement intégrées. La coopération avec l’OTAN s’intensifie, tandis que la Suisse cherche à prendre part aux programmes européens d’armement et aux mécanismes industriels qui les accompagnent.
Ces choix répondent à des impératifs réels. Mutualiser certains coûts, accéder aux technologies les plus avancées et sécuriser l’approvisionnement militaire peuvent paraître indispensables à un petit Etat. Mais cette efficacité immédiate comporte un risque politique de long terme. Une armée dépendante de fournisseurs étrangers, de standards définis ailleurs et de systèmes conçus pour fonctionner au sein d’un bloc conserve-t-elle pleinement sa liberté d’action?
Aucune de ces mesures ne vaut, à elle seule, adhésion à une alliance. Leur accumulation peut néanmoins produire une intégration de fait. La dépendance technologique devient alors opérationnelle, puis stratégique. Ce qui relevait initialement d’une coopération pratique finit par orienter les choix militaires et diplomatiques du pays.
Tel est l’enjeu de la votation. Il ne s’agit ni de nier les impératifs de sécurité ni de réduire le débat à la guerre en Ukraine. Il s’agit de déterminer si la neutralité doit demeurer le principe directeur de la défense suisse ou devenir une notion modulable selon les intérêts du bloc occidental.
Voter oui à l’initiative, c’est soumettre toute évolution fondamentale de cette politique à une décision démocratique explicite. C’est empêcher qu’une succession d’accords techniques n’aboutisse, sans mandat populaire, à un alignement militaire durable. C’est enfin défendre une armée forte, autonome et exclusivement consacrée à la sécurité de la Suisse.
Daniel David, Genève