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Laurier-rose

L’Institut littéraire suisse fête ses 20 ans en 2026. A cette occasion, Le Courrier publie chaque mois un texte d’un·e étudiant·e. Au tour de Léandre Joérin.
Léandre Joérin. DR
L'Institut littéraire suisse fête ses 20 ans

Mai 2021 j’écrasais des mouches en regardant à travers la fenêtre de la cuisine les mouvements légers du laurier-rose.

Novembre 2021 à l’enterrement d’une lointaine cousine, je me suis gavé d’olives vertes farcies aux anchois. Sur le chemin du retour, ma sœur conduisait et je sentais qu’il y avait quelque chose. Elle m’a dit il faut qu’on déménage on va aller vivre à Naples. J’ai pleuré tout le trajet.

Décembre 2021 en plus de la pâtée «Miglior Cane», notre chien demandait beaucoup d’affection. Il attendait que je le caresse, mais je n’avais pas la tête à ça. Je pensais seulement à la fin de l’année, je me disais c’est l’occasion je vais écrire une longue lettre au ciel comme ça je pourrai tourner la page et repartir sur des bonnes bases. Le soir du Nouvel an, ma sœur est allée faire la fête, moi j’ai mangé une soupe aux cheveux en regardant Mamma Mia, je me sentais tellement seul que je n’ai pas trouvé la force d’écrire ma lettre, et sans surprise le lendemain la page je ne l’avais toujours pas tournée.

Mai 2022 la brise du printemps m’a remis de bonne humeur. J’ai décoré ma chambre, acheté des colliers et des livres, mais rapidement le blues est revenu, et lire dans des parcs avec ma sœur ça avait le potentiel pour me sortir du fond du trou, mais ça n’a pas marché. Je n’arrivais pas à me concentrer, je lisais les premiers mots de chaque ligne pour voir si ça allait créer une phrase secrète, mais ça donnait seulement: bébé petit vide une les le fleurs poindre taine brin ceptible.

Octobre 2022 alors que j’étais en train de m’habituer à cette drôle de ville, notre chien s’est laissé mourir dans son panier. Après, il a plu pendant huit jours de suite, et vraiment j’étais pas loin de me chercher un panier pour me laisser crever à mon tour. Je pouvais pas m’enlever de la tête l’idée que cette ville l’avait tué.

Janvier 2023 dans l’imprimerie de la colline du Vomero où je travaillais, on recevait tous les lundis une classe d’enfants qui venait découvrir l’atelier. J’aimais bien, même si je me souviens d’une fois où les petits m’ont dit que j’avais une gueule de fourmilier. En rentrant, j’ai posé la question à ma sœur toi aussi tu trouves que je ressemble à cet animal, elle a dit non pas du tout. Je me demande ce que je serais devenu sans elle.

Avril 2023 dans le car qui nous emmenait à notre ancien village, je sentais mon cœur battre très fort dans ma poitrine, ma sœur me tenait la main, elle savait que même si c’était juste le temps d’une journée, moi ça allait me faire bizarre. C’était comme se balader dans un musée, j’observais la forme des trottoirs, les fenêtres de nos anciens voisins, tout ce qui s’était émietté dans ma mémoire et se reconstituait doucement. On a bu un chinotto au café du village, et c’est bête, mais je n’arrivais pas à avaler. Il y avait dans ma gorge un nœud très solide qui ne laissait rien passer.

Mai 2023 je sortais du travail et je me suis assis sur un banc qui offrait une vue dégagée sur la ville. La nuit est tombée, et alors j’ai entendu des cris monter depuis les rues en dessous. Des cris de joies, des sifflets, des klaxons, et très vite c’est toute la ville qui s’est mise à pétiller devant moi. Je voulais savoir ce qu’il se passait, alors j’ai appelé ma sœur et elle m’a dit c’est à cause du foot c’est que l’équipe de Naples est devenue championne d’Italie. Je dois avouer je m’en foutais pas mal du foot, mais là le sol était en train de vibrer, des pétards et feux d’artifices éclataient de chaque coin de la ville jusqu’au pied de la colline, je voyais des lumières jaillir sans interruption et je comprenais pas comment autant de joie pouvait exister en même temps. Je suis resté sur mon banc toute la soirée, à regarder la fête et les sourires et l’amour dans chaque ruelle, chaque fenêtre, chaque bout de ciel. J’ai regardé tout ça et j’ai appelé ma sœur, je lui ai dit tu sais je suis content qu’on soit ici.

L’Institut littéraire suisse fête ses 20 ans (5/12)

A l’occasion de ses 20 ans, l’Institut littéraire suisse de Bienne (ILS) collabore avec Le Courrier qui publie une fois par mois, de janvier à décembre 2026, un texte de ses étudiant·es de deuxième et troisième année autour du thème de «La fête».

L’ILS fait partie de la Haute école des arts de Berne et offre un Bachelor en écriture littéraire.

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L’Institut littéraire suisse fête ses 20 ans

Pour célébrer ses 20 ans, l’Institut littéraire suisse (ILS) collabore avec Le Courrier qui publiera une fois par mois, de janvier à décembre 2026, un texte de ses étudiant·es de deuxième...