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L’Afrique, demain

Face à l’accélération de la crise écologique, Michel Blanc, biologiste, décrypte les impasses du modèle occidental imposé au Sud.
Géopolitique

Ce n’est un secret pour aucun lecteur ni aucune lectrice: les évidences scientifiques illustrant l’accélération des pressions sur la biosphère ne cessent de s’accumuler depuis l’avènement de l’anthropocène. La situation s’aggrave constamment sur les fronts du climat, de l’environnement, des sols et de la sécurité ­alimentaire.

Bien que les limites physiques de la biosphère soient incontournables, d’aucuns prétendent pourtant pouvoir étendre le modèle consumériste occidental au monde entier. Or l’équilibrage entre économie et environnement dans le Sud ne peut se satisfaire des méthodes déployées en Occident ou en Chine, simplement parce qu’il n’existe plus de lieux vers lesquels transférer le fardeau environnemental. Partant, l’universalisation de notre niveau de vie matériel ne se ferait qu’au prix d’atteintes irréversibles à la biosphère. En Afrique, ces tensions environnementales et économiques bousculent des systèmes agroécologiques qui ont pourtant produit, pendant des siècles, une forte résilience locale. Car la croissance démographique africaine, bien que rapide, s’accompagne d’une très faible empreinte carbone par habitant. Les enjeux relèvent donc avant tout de l’inégale contribution mondiale à la crise environnementale, un déséquilibre qui frappe de plein fouet l’agriculture et de son corollaire, l’alimentation.

Depuis les années 1950, la production des pays du Sud a été rendue durablement dépendante des multinationales qui exercent un contrôle néocolonial sur les marchés mondiaux. La rentabilité financière et l’accumulation d’excédents agricoles sont ainsi devenues des fins en soi, au détriment d’une redistribution qui permettrait de rétablir les réseaux de réciprocité, d’échange et de partage.

Aujourd’hui, l’essentiel de l’aide au développement pousse les populations du Sud à adopter des formes de production axées sur une croissance soutenue, car in fine, les gouvernements mesurent le succès de leurs politiques par la croissance du PIB de leur pays. La plupart des solutions opposées à la précarité alimentaire sont ainsi les esclaves de la logique du marché.

Clairement, le néocolonialisme qui régit la majeure partie de l’Afrique subsaharienne sert désormais à nous garantir la poursuite de notre propre croissance, alors que les marchés occidentaux, et asiatiques bientôt, sont saturés. La boucle est bouclée: nourrir l’Afrique en devises sert avant tout à lui permettre d’acheter nos produits.

Pourtant, l’Afrique de l’ouest précoloniale abritait des systèmes économiques très sophistiqués et dynamiques, basés sur le troc, le prêt, la solidarité et la confiance sociale, très loin des représentations occidentales. Ces valeurs communautaires demeurent présentes dans de nombreuses sociétés africaines contemporaines, adossées à des savoirs encore profondément en phase avec les besoins fondamentaux de l’humain. Si l’intensification générale de la production pousse le modèle agricole à ses limites écologiques, plusieurs régions possèdent encore des paysanneries très peu liées à la chimie et à la motorisation lourde, présentant ainsi un fort potentiel de transition agroécologique. L’Afrique n’a donc pas attendu nos recettes pour créer des sociétés en équilibre avec ses ­ressources.

Il s’agit dès lors de reconstruire des modèles basés sur des pratiques sociales et agricoles locales, mais aussi sur des institutions et politiques robustes, en révolutionnant le rapport au travail pour rendre possible une production compatible avec les cycles naturels et dépasser la crise environnementale. Les ressources de l’Afrique sont largement suffisantes pour nourrir sa population, pour autant qu’on la laisse organiser ses sociétés selon ses valeurs ancestrales. L’Afrique n’a pas tant besoin de l’Occident et de la Chine: c’est l’inverse qui est vrai.

Avec ce continent, nous tenons l’ultime espoir d’un renversement géoéconomique pour la planète, seul susceptible de nous épargner migrations dramatiques et conflits majeurs, en respectant les limites planétaires. Les chemins à prendre pour briser la trajectoire de consommation portée par les pays à forte empreinte écologique s’annoncent ambitieux. Ils exigent d’abord le renoncement douloureux au mode d’exploitation des ressources subsahariennes, puis le retrait d’investissements très lucratifs dans les mines et les gisements de pétrole.

Autrement dit, nous devons planifier notre déconnexion économique de l’Afrique, en renonçant à la quête de nouveaux consommateurs. La solution passe par une sobriété globale, volontaire et politiquement organisée, par la solidarité et par une aide au développement recentrée sur l’éducation, la santé par l’hygiène, et des techniques visant à la souveraineté alimentaire. En serons-nous ­capables?

L’auteur vient de Corcelles (NE).