Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

La neutralité à l’épreuve des goulets

Alors que la Suisse votera sur sa neutralité le 27 septembre, Kevin Escoda, consultant en technologies, explique que l’architecture numérique mondiale et ses «goulets» technologiques rendent cette indépendance constitutionnelle matériellement impossible.
Géopolitique

Prenez une carte muette et cherchez Veldhoven. Personne n’y parvient. C’est pourtant dans cette commune du Brabant [néerlandais] que se fabrique ce que les ingénieurs – gens notoirement avares de superlatifs – décrivent comme la machine la plus complexe jamais produite en série: celle qui grave les puces les plus avancées du monde. Une seule entreprise sait la construire. Elle n’est ni américaine, ni chinoise, ni taïwanaise; elle s’appelle ASML, et elle est européenne.

A l’autre bout de la chaîne, une île. A Taïwan, un seul fondeur produit plus de la moitié des puces fabriquées à façon dans le monde, et la quasi-totalité des plus avancées: celles qui entraînent les intelligences artificielles, guident les missiles et font vibrer chaque objet que nous touchons du matin au soir.
Voilà la géographie réelle du numérique. Pas un nuage: une chaîne qui passe par une poignée de goulets. Un village néerlandais, une île, quelques dizaines de sites aux noms inconnus. Le reste, la dématérialisation, le sans-frontières, n’est qu’un décor.

On nous avait promis le contraire. En 1910, Norman Angell démontrait que l’interdépendance des économies rendait la guerre obsolète; quatre ans plus tard, les nations les plus interconnectées de l’histoire s’offraient le plus grand massacre jamais conçu. L’erreur n’était pas dans les chiffres, elle résidait dans le présupposé: croire que connecter suffit à pacifier. L’interdépendance ne dissout pas le pouvoir. Elle le déplace vers les points de passage.

La guerre la plus importante du siècle avance à coups de formulaires

C’est ce qui se joue sous nos yeux. La guerre la plus importante du siècle n’a ni ultimatums ni flottes: elle avance à coups de formulaires. Des listes de produits à double usage, des licences d’exportation accordées ou refusées, des seuils techniques fixés au nanomètre par des fonctionnaires dont nous ne connaîtrons jamais les noms. Qui tient un goulet n’a plus besoin d’envahir personne. Il lui suffit de fermer la main.

Reste la question qui concerne ce pays. La neutralité, avant d’être une doctrine, est une condition matérielle: elle suppose qu’il existe un ailleurs. Acheter ailleurs, vendre ailleurs, faire transiter ses données ailleurs. Or le goulet, par définition, abolit l’ailleurs. Quand toute la chaîne passe par deux ou trois portes, chaque transit devient un alignement, chaque licence une prise de parti, chaque «nous ne faisons que commercer» une décision politique qui n’ose pas dire son nom.

Je ne viens pas des études stratégiques; je viens du numérique, où l’on apprend vite que les architectures décident davantage que les intentions. Et l’architecture, ici, est sans ambiguïté: les points de contrôle sont peu nombreux, identifiables, déjà disputés. Dans un monde de goulets, la neutralité d’un pays intermédiaire est-elle encore une position, ou seulement une préférence?

On peut refuser la question. On ne peut plus refuser la carte. La souveraineté, la vraie, commence par savoir où sont les portes, et qui tient les clés.

* Consultant en technologies franco-espagnol basé entre Milan et la Côte d’Azur. Il vient de publier Geopolitech. La géopolitique secrète de la technologie (2026).