Alors que l’Europe de l’Ouest se remet d’un début d’été (juin-juillet) le plus chaud jamais enregistré, les responsables politiques continuent de faire face au défi exceptionnel que représente l’élaboration d’une politique économique adaptée à un monde marqué par des catastrophes climatiques de plus en plus fréquentes. Si ces crises ont conduit à repenser de nombreux aspects de l’action publique, le rôle potentiel des banques centrales dans le soutien à la transition écologique demeure largement sous-estimé, malgré leur capacité à influencer l’économie de manière rapide et décisive. Dès lors, la lutte contre le changement climatique exige de repenser la théorie économique qui définit le rôle des banques centrales et de la politique budgétaire dans la réalisation d’objectifs publics plus larges.
Depuis la révolution monétariste, la théorie dominante considère les banques centrales comme des institutions technocratiques ayant pour objectif principal de contrôler l’inflation, même au prix d’autres priorités telles que le plein emploi. Cette vision s’est depuis largement imposée comme norme. Elle s’est notamment manifestée après la pandémie, lorsque les responsables politiques se sont précipité·es pour relever les taux d’intérêt sans tenir compte de leur impact sur le chômage. Dans un contexte d’accélération du changement climatique, cette approche restrictive paralyse l’action des banques centrales et bloque leur contribution à la transition écologique.
Pour inverser la tendance, ces institutions disposent pourtant de nombreux instruments. Elles pourraient notamment exiger des garanties moins élevées lors de l’octroi de prêts aux banques dont les actifs sont décarbonés, ou moins exposés aux risques climatiques. Elles peuvent également adopter leurs propres stratégies d’investissement, soit en excluant les secteurs fortement émetteurs de leurs portefeuilles, soit en orientant les achats d’actifs réalisés dans leurs programmes d’assouplissement quantitatif vers des obligations vertes.
Au-delà de la baisse directe des coûts d’emprunt pour les entreprises plus respectueuses du climat, ces investissements offriraient également aux banques centrales l’opportunité d’influer plus largement sur le système financier, afin d’adapter les pratiques d’investissement aux réalités de l’urgence climatique. Cela permettrait enfin d’aligner les opérations des banques centrales avec leurs propres procédures d’évaluation des risques climatiques. Par ailleurs, elles ont su dépasser leur mandat dans des moments de crise: la crise climatique ne devrait pas faire exception.
En mettant l’accent sur le rôle des banques centrales, nous devons toutefois veiller à ce que les politiques favorisant la transition n’aggravent pas les inégalités existantes. Cela nécessite de reconnaître pleinement le rôle complémentaire de la politique budgétaire, qui est souvent plus ciblée que la politique monétaire. Par exemple, alors que la politique monétaire ne se transmet qu’à travers les banques, les politiques budgétaires offrent aux responsables politiques un contrôle bien plus direct sur les effets distributifs des politiques climatiques. Une telle combinaison de politiques nécessiterait de rompre avec l’orthodoxie économique qui relègue la politique budgétaire au second plan. Restaurer la primauté de la politique budgétaire constituerait une étape vers une gouvernance économique plus démocratique, dans laquelle des élu·es responsables devant le peuple – et non un comité de technocrates –seraient au cœur de la définition des politiques nécessaires à une transition juste.
Les économistes estiment que le respect de l’objectif de l’Accord de Paris visant à limiter le réchauffement à 2 °C d’ici à 2050 nécessiterait des réductions annuelles des émissions des pays développés équivalentes à celles observées pendant la pandémie1> Marc Morgan et Marco Ranali, The Race Between Technology and Sobriety: Distributional Pathways to Planetary Sustainability, UNIGE, 2025.. Une réorganisation aussi ambitieuse de nos modes de consommation, d’investissement et de vie exige que les citoyen·nes se mobilisent autour de l’objectif impérieux de réduction des émissions. Il est déraisonnable d’attendre une telle mobilisation à moins que les institutions économiques ne renoncent à leur orthodoxie monétaire. Comme toute crise, le changement climatique nous offre l’occasion de transformer notre économie pour le mieux. Notre capacité à faire preuve d’humilité en dépassant la théorie conventionnelle pour repenser notre modèle économique déterminera notre réussite à faire émerger de la crise climatique une société plus juste, plus durable et plus soudée.
Notes