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Austérité: le conte est bon

(Re)penser l'économie

Depuis la sortie du Covid, la Confédération et les cantons intensifient leurs politiques d’austérité, rejoignant la tendance internationale. En réponse, la résistance s’organise autour de deux arguments: les graves conséquences pour les secteurs de la coopération internationale, de la santé, de l’éducation et de l’environnement, victimes des coupes budgétaires, ainsi que l’inefficacité de ces politiques budgétaires pour redresser l’activité économique. Néanmoins, les autorités sont déterminées à mettre en œuvre ces mesures quel qu’en soit le prix. Cette résolution politique à imposer l’austérité ne permet pas d’atteindre les objectifs économiques promus, pire encore, elle détériore drastiquement les conditions matérielles de la population. Pourquoi tant d’entêtement?

Comprendre cette détermination nécessite de démasquer les diversions techniques de l’équilibrage budgétaire ou de la croissance. Il est impératif de recontextualiser l’austérité à travers une approche politique. Dans leur brochure explicative sur l’austérité, Solidarités signale que «les choix budgétaires ne sont pas neutres ou simplement techniques. Ils reflètent des orientations et des priorités données en termes de dépenses et de modes de financement». L’économiste Clara Mattei explique que lorsque l’Etat mobilise des ressources publiques pour soutenir le secteur privé (sauvetages bancaires, subventions aux entreprises) tout en réduisant les dépenses publiques dans la santé, l’éducation ou les transports, cela opère un transfert de ressources des travailleur·euses au patronat. Autrement dit, ce soutien public maintient la concentration du capital et renforce ses rendements, ceci au détriment des travailleur·euses dont les revenus sont déjà rongés par l’inflation et qui subiront en plus la dégradation des services publics. De plus, l’allégement de l’imposition progressive ainsi que l’augmentation des taxes régressives et l’explosion des primes d’assurance accélèrent cette redistribution inégale. En effet, c’est ce que dénonce l’Union populaire: après avoir creusé le déficit à coups d’allègements fiscaux, la droite s’attaque aux services publics sous prétexte d’une prétendue responsabilité fiscale. L’objectif de l’austérité n’est donc en aucun cas de moins dépenser, mais de mieux dépenser en suivant les intérêts d’une minorité vivant des rendements du capital et au détriment de la majorité subsistant de son travail. Présentée comme impératif technique, l’austérité est une escroquerie garantissant la continuité de l’ordre capitaliste. Peu importe le parti au pouvoir, ce conte des bons comptes légitimise la disponibilité d’argent public pour maintenir le capital.

Cette expropriation des ressources communes agit également comme dispositif disciplinaire. Derrière le masque technocratique se cache un projet centenaire: renforcer la domination de classe. En effet, l’austérité surgit dans des contextes de crise accélérant la précarité des travailleur·euses et accroissant leur dépendance au marché. Dans ce contexte, le rapport de force tourne au désavantage des travailleur·euses avec l’augmentation du chômage et la dégradation des conditions de travail. Les foyers, ne pouvant plus compter sur les services publics, sont alors poussés à trouver des solutions dans le privé, amplifiant ainsi la pression sur leurs finances et leur dépendance au marché. Ainsi, combiné à l’augmentation du coût de la vie, cet étau financier devient un outil redoutable pour contrôler la population. L’objectif politique de l’austérité est alors clair: précariser et épuiser les travailleur·euses, tout en décourageant toute organisation collective, afin de renforcer les fondations de l’ordre capitaliste.

Dissimulée derrière un voile technocratique et apolitique, l’austérité est présentée comme rationnelle et inévitable: il n’y aurait pas d’alternative. Cependant comme nous le montrons ici, c’est un outil violent d’expropriation et de domination sociale. Comme expliqué par Clara Mattei dans son analyse historique de l’austérité, celle-ci n’est pas une aberration technique néolibérale mais, au contraire, un outil structurel d’exploitation servant à préserver l’ordre économique. Similairement à la question climatique, l’absence d’alternative est une illusion. Dans les deux cas, le statu quo n’est pas une fatalité. La solidarité et l’organisation collective ouvrent la voie à l’émergence d’un nouvel ordre économique et politique servant le bien-être commun avant les intérêts individuels.

*Laurane Bridel et Adnan Chatila sont membres de Rethinking Economics Genève.

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