Il y a sept ans à peine, nous prenions par millions la rue dans le monde entier pour exiger une transformation économique radicale face à la catastrophe climatique, devenue sujet de préoccupation planétaire. Le secrétaire général de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), Mohammed Barkindo, signalait alors la «menace existentielle» que représentait le mouvement des jeunes pour le climat; redoutant qu’iels puissent «commencer à […] dicter les politiques et les décisions des entreprises, y compris les investissements dans le secteur» (Guardian, 5 juillet 2019).
Donald Trump est redevenu depuis président des Etats-Unis. Après avoir sabordé des pans entiers de la recherche étasunienne, maintenu à flot la filière charbon, consumé le plan gouvernemental en faveur des renouvelables, mis la main sur le pétrole vénézuélien, contribué à empêcher la réélection du seul gouvernement d’un Etat disposant de réserves fossiles à avoir endossé le projet de traité de non-prolifération des énergies fossiles – la Colombie – et méthodiquement soigné les pétro-dictatures – comme l’Arabie Saoudite, le Qatar ou la Russie –, il rend aujourd’hui le Canada responsable des méga-feux qui le ravagent.
A rebours de toute justification scientifique, l’occupant de la Maison Blanche tance le «mauvais entretien» forestier et dénonce «l’invasion sans raison» des Etats-Unis par un «air vicié, pollué et dangereux pour la santé», tout en s’affirmant prêt à imposer des «sanctions». Rien, bien sûr, sur le fait que le Canada soit un paradis pour les firmes extractivistes. Ni sur le fait que le gouvernement de Justin Trudeau, prédécesseur du libéral Marc Carney, ait nationalisé un oléoduc pour garantir sa construction auprès de l’industrie pétro-gazière. Et encore moins sur le soutien d’Ottawa à l’exploitation des sables bitumineux d’Alberta, pourtant extrêmement émetteurs.
Comme l’essentiel des élites, Donald Trump est on ne peut plus conscient de l’impact du chaos climatique. Sa volonté de prendre possession du Groenland et du canal de Panama, en insistant sur l’intérêt stratégique de l’opération, repose précisément sur cette anticipation. En se rétractant, l’inlandsis groenlandais et la calotte du pôle changent la géopolitique de l’hémisphère nord. La fonte ouvre le passage du Nord et l’accès aux «minéraux critiques» jusqu’ici inaccessibles. Fait moins connu, le canal de Panama est lui aussi fortement affecté par le dérèglement climatique. Les réserves du lac Gatun, qui servent à alimenter le canal, mais aussi à approvisionner en eau les habitant·es de la zone, atteignent des creux historiques, obligeant à réduire le transit (NYT, 2 janvier 2025). La reprise en main étasunienne assure que, quoiqu’il arrive, les investissements et arbitrages se feront au profit de la puissance dominante.
L’accession initiale de Donald Trump à la Maison-Blanche et la force du mouvement MAGA doivent énormément au soutien des magnats des énergies fossiles, dont font partie les frères Koch. Trump a très vite compris l’intérêt qu’il pouvait tirer de leur détestation des politiques et mouvements climatiques. Il a fait du climato-négationnisme une politique d’Etat pour les Etats-Unis et est devenu autant leur bouclier que leur glaive. Pourtant, comme l’explique l’expert en politique environnementale de l’université de Stanford Marshall Burke, la «cause principale de l’aggravation des feux de forêt au Canada [comme en Europe] n’est pas un défaut de gestion, mais plutôt le réchauffement climatique qui a rendu ces méga-feux plus communs» (Guardian, 24 juillet 2026).
Le système judiciaire étasunien repose sur d’autres articulations. Comme en Europe, plusieurs cours fédérales sont désormais saisies de litiges impliquant des majors pétrolières, que des plaignant·es jugent responsables des dommages qu’iels subissent. Au moment où Trump agitait le spectre des fumées canadiennes, l’organisme regroupant les Académies nationales des sciences publiait un rapport étayant encore plus solidement le lien entre l’industrie des énergies fossiles et une large part des évènements climatiques extrêmes (National Academies, 15 juillet 2026). Jusqu’à il y a peu, le lobby des énergies fossiles prétendait que les processus climatiques à l’œuvre étaient trop complexes pour pouvoir tracer des causalités claires. Ce nouveau rapport renforce considérablement les arguments des plaignant·es de Louisiane (Le Courrier, 19 décembre 2025) ou de Californie dans les procès les confrontant aux géants pétro-gaziers (Politico, 16 avril 2026).
Une cohorte d’élu·es républicain·es travaillent à leur sauver la mise, en proposant de garantir l’impunité aux majors. Les élections de mi-mandat (midterms) leur permettront peut-être d’obtenir la législation nationale qu’ils visent (NYT, 6 avril 2026).
Les nouvelles menaces tonitruantes du milliardaire de Mar-a-Lago n’ont pas seulement des accents néroniens, en référence à l’empereur romain incendiaire (Bulletin of the Atomic Scientists, 26 juillet 2026). Elles s’inscrivent dans la gigantesque bataille de l’attribution des catastrophes en cours et appuient une stratégie globale: extraire le meilleur du chaos-qui-vient et de la foule d’opportunités et de contre-pieds qu’il peut représenter.