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Crise alimentaire: le grand basculement

Un scénario similaire à la crise alimentaire de 2008 se dessine à l’échelle mondiale. Energie en hausse, carburants et engrais touchés, chocs climatiques: les mêmes mécanismes réapparaissent. Pourtant, les règles ont changé. Face aux monopoles et à la finance, le prix de la nourriture subit une hausse structurelle que le simple repli du brut ne résoudra pas.
Le blé, céréale sélectionnée pour dépendre fortement des engrais chimiques, subit de plein fouet le double impact du manque d’intrants et des sécheresses extrêmes. KEYSTONE
Analyse

Il y a vingt ans, le monde affrontait une flambée des prix du pétrole. A mesure que le coût des carburants augmentait, les coûts de production et de distribution alimentaires grimpaient aussi. Cette dynamique a mené à une crise mondiale des prix alimentaires qui a bouleversé la vie de centaines de millions de personnes.

Aujourd’hui, en 2026, un scénario similaire se dessine. La guerre israélo-étasunienne contre l’Iran a déclenché une hausse massive des prix des combustibles fossiles. Ce conflit paralysant le golfe Persique, les expéditions depuis l’une des plus importantes sources de pétrole et de gaz de la planète ont été totalement interrompues. Carburants et engrais agricoles sont durement touchés. De l’Inde au Brésil, les communautés agricoles doivent réduire leurs surfaces cultivées ou limiter les engrais, faisant craindre de graves répercussions pour les prochaines récoltes. Déjà, les prix alimentaires s’envolent partout sous l’effet de la hausse des coûts de transport, de cuisson et d’emballage. En Tanzanie, les prix en avril ont bondi de 20% pour l’huile de cuisson, 17% pour les pommes de terre, 50% pour les bananes vertes, 20% pour le pain et 18% pour les oignons. Le pire surviendra dans quelques mois, lorsque les réductions actuelles de semis et d’engrais réduiront les récoltes. La situation sera critique pour le riz, le maïs et le blé, sélectionnées pour dépendre des engrais chimiques au fil de décennies de programmes de sélection végétale de type «révolution verte».

D’autres parallèles existent avec la crise alimentaire d’il y a vingt ans. A l’époque, les effets de la cherté de l’énergie avaient été amplifiés par des inondations et sécheresses extrêmes. Aujourd’hui, le monde se prépare à un épisode El Niño «Godzilla», susceptible de provoquer de graves sécheresses et inondations d’ici la fin de l’année. En 2008, les spéculateurs financiers et les multinationales des semences, des engrais, du négoce des matières premières et de la grande distribution ont utilisé leur pouvoir pour engranger des profits colossaux et en ont répercuté les coûts sur les communautés agricoles et les ménages. Aujourd’hui, la concentration des entreprises et la financiarisation du système alimentaire sont encore plus extrêmes. En France, les principales chaînes de supermarchés sont accusées par le Parlement d’empocher 40 centimes sur chaque euro consacré à l’alimentation. Face à ces pratiques prédatrices, des gouvernements, du Royaume-Uni à l’Equateur, étudient des moyens de plafonner ou contrôler les prix des denrées essentielles.

La production de biocarburants à partir de cultures vivrières connaît également un nouvel essor pour compenser un pétrole cher et difficile d’accès. Déjà complices de la crise alimentaire il y a vingt ans, les biocarburants font grimper les prix de cultures clés comme le maïs et le palmier à huile, utilisées dans leur fabrication.

Des mutations fondamentales

Deux différences majeures séparent pourtant ces deux crises. D’abord, la situation actuelle découle directement de guerres et d’agressions impérialistes: l’attaque israélo-étasunienne contre l’Iran succède à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Dans les deux cas, les décisions d’une poignée d’hommes blancs infligent douleur et souffrance aux pays visés, mais aussi aux communautés du monde entier.

D’autres dommages sont inévitables. Bien que fondé sur le néolibéralisme, le dogme de la croissance économique et des institutions internationales vides conçues pour le profit des entreprises, l’ordre international de la fin du XXe siècle apportait néanmoins une certaine stabilité. Les populations ont pu se déplacer plus librement et les classes moyennes se développer. Cet ordre est jeté aux oubliettes. Nous sommes entré·es dans une ère de rivalités brutes pour les ressources et de pure intimidation, où la violence armée est le principal outil de pouvoir. Les mouvements des gens ordinaires sont de plus en plus restreints, et la classe moyenne est laminée.

Cette évolution redéfinit le système alimentaire mondial. Les guerres et le banditisme menés par les régimes autoritaires actuels aggravent la faim. Les foyers de crise comprennent la Palestine, le Soudan, la RDC, le Liban, Haïti, le Mali, le Yémen, le Myanmar et Cuba, où sanctions et blocus s’appliquent. La guerre accélère l’effondrement écologique, ce qui pèse sur la production alimentaire mondiale et engendre de nouveaux conflits violents. Plus qu’une victime collatérale, l’alimentation est utilisée comme arme de guerre, confisquée ou détruite pour punir collectivement les populations et faciliter la saisie de leurs terres, cours d’eau ou zones de pêche.

En réaction, les Etats se focalisent sur la sécurité ou la souveraineté alimentaires, cherchant surtout à nourrir leurs populations et à prévenir des émeutes qui menaceraient leur pouvoir. Les Etats du Golfe sécurisent leurs propres chaînes d’approvisionnement mondiales, de la ferme au supermarché. L’Egypte et l’Indonésie recourent à l’armée pour expulser des communautés de leurs terres afin de lancer de méga projets agricoles privés (blé, riz, sucre). En mai, l’UE a annoncé des projets de stockage stratégique d’engrais, tandis que le Maroc constitue une réserve céréalière de six mois. Ces initiatives étatiques se multiplient.

Autre différence majeure: le monde est devenu profondément plus inégalitaire. Le coût de la vie (alimentation, logement, transport, électricité, vêtements, médicaments) augmente, mais pas les revenus réels. Les plus riches voient leur fortune exploser sur les marchés financiers et le secteur technologique, tandis que la situation des travailleur·euses de la chaîne alimentaire se fragilise. Les salaires réels baissent, les emplois sont plus précaires, le changement climatique et l’intensification de la production rendent le travail agricole et la transformation alimentaire plus dangereux, souvent sans protection sociale. Les populations de la plupart des régions du monde sont aujourd’hui plus vulnérables aux flambées des prix alimentaires qu’il y a vingt ans. En Inde, des ouvrier·ères quittent l’usine et retournent à la campagne faute de pouvoir payer l’énergie pour la cuisson.

Les multinationales qui dominent les différents maillons des chaînes d’approvisionnement de la production et de la distribution alimentaires s’adaptent et conservent leur pouvoir. Elles ont réalisé des profits historiques en 2022, lors de l’invasion de l’Ukraine, et rien ne les empêche de recommencer. Comme le note l’économiste Raj Patel, un oligopole est en soi un point de blocage. Quand un dollar sur quatre dépensé pour l’alimentation aux Etats-Unis finit chez Walmart, le pouvoir de l’entreprise est considérable.

Mais il sera cette fois plus difficile aux entreprises d’augmenter leurs marges car les consommateur·ices sont à bout de souffle; elles chercheront plutôt à réduire les coûts par des ingrédients de moindre qualité, des licenciements et des baisses de salaires, déplaçant le fardeau sur les producteur·ices alimentaires, les travailleur·euses et la santé publique.

La géopolitique s’immisce dans l’alimentation

Le système alimentaire industriel est intrinsèquement lié à la géopolitique. Les géants du négoce, comme le chinois COFCO ou le saoudien SALIC, servent les agendas politiques de leurs pays d’origine. Les Emirats arabes unis ont racheté une part majeure de Louis Dreyfus, un des cinq grands négociants de matières premières agricoles, à condition d’obtenir la priorité sur les cargaisons en cas de besoin. En situation de tension, les entreprises agroalimentaires étasuniennes, européennes et japonaises se rangent elles aussi derrière leurs gouvernements. Le système alimentaire mondial géré et contrôlé par les multinationales – via des règles sur mesure et des accords de libre-échange – sert de réseau d’approvisionnement pour les pays riches. Avec les guerres et le climat qui rendent les pénuries de denrées alimentaires essentielles et d’intrants agricoles inévitables, ce scénario s’avère mortel pour majorité de la planète.

La concentration des terres agricoles s’est aussi aggravée. Les crises de 2008 ont déclenché une course aux terres agricoles: multinationales et fonds spéculatifs ont accaparé plus de 30 millions d’hectares en dix ans. Aujourd’hui, 1% des plus grandes exploitations du monde contrôlent 70% des terres agricoles de la planète. Les terres sont devenues un actif financier, et leur usage est dicté par de lointains acteurs financiers, déconnectés des besoins locaux. D’autres maillons du système alimentaire, notamment le négoce, se sont aussi financiarisés, rendant la production et la distribution alimentaires très vulnérables aux fluctuations des marchés financiers.

Les prix des produits alimentaires ne baisseront pas simplement lorsque les navires traverseront à nouveau le détroit d’Ormuz. Les coûts et les conséquences sont déjà intégrés par les marchés. Entre poussée impérialiste, climat et explosion des inégalités, les crises alimentaires sont vouées à devenir une condition permanente.

Une transformation profonde exige de vastes coalitions fondées sur des objectifs communs. L’urgence fondamentale est de stopper les guerres et les agressions impérialistes, tout en combattant le racisme intérieur et la montée de l’extrême droite. Comment? Il n’y a pas de solution miracle. Nous devons bâtir des alliances plus larges et des capacités accrues, rejoindre des actions de solidarité, mais aussi s’ancrer dans le quotidien des populations et changer les mécanismes qui les poussent vers les partis réactionnaires.

Sur le plan de l’action publique, les citoyen·nes peuvent exiger des mesures pour mettre fin aux profits abusifs des entreprises – contrôle des prix, constitution de réserves alimentaires stratégiques et impôts sur la fortune des milliardaires afin de redistribuer les ressources et financer les services publics. Ces initiatives se multiplient dans de nombreux pays et nécessitent un soutien politique fort.

Nous devons aussi renforcer les programmes visant à garantir un accès égal à une alimentation saine et sûre. Les initiatives du maire Zohran Mamdani à New York pour créer des épiceries publiques ou les projets de sécurité sociale de l’alimentation testés dans plusieurs pays européens tracent la voie. Mais il ne peut s’agir de grands projets étatiques imposés d’en haut, comme en Indonésie sous le président Prabowo. Ils doivent être portés par les producteur·ices et travailleur·euses de l’alimentation présent·es sur le terrain. Il faut développer l’investissement public, sans les multinationales.

La guerre israélo-étasunienne contre l’Iran rappelle la dépendance excessive de notre système alimentaire aux combustibles fossiles et sa vulnérabilité aux agressions impérialistes. Couplé à l’urgence climatique, ce constat impose de rompre cette dépendance et de construire des systèmes alimentaires biodiversifiés beaucoup moins tributaires des énergies fossiles. Cet objectif peut constituer un point de convergence entre différents mouvements sociaux, à condition de s’ancrer dans la construction d’une économie solidaire et équitable.

*Grain est une ONG de soutien aux petits paysans et mouvements sociaux.

Version aménagée et condensée par la rédaction du Courrier. L’article original intégral (avec notes), intitulé «Une nouvelle crise alimentaire? Oui, mais cette fois, c’est différent», est disponible sur www.grain.org