Devant la porte, devant le paillasson qu’il n’ose pas piétiner et le bouton de la sonnette qu’il n’ose pas enfoncer, les bruits de la fête règnent déjà, bien qu’atténués par les murs et, justement, la porte, devant laquelle son doigt reste en suspens, immobile d’abord, arrêté en l’air, stoppé au milieu de son mouvement, puis, petit à petit, tremblotant, se décidant finalement à sonner – avant d’entendre d’autres bruits dans l’escalier, des bruits qui monteraient, qui se rapprocheraient, avant de se faire surprendre et rejoindre ici, avant qu’on lui demande, qu’est-ce que tu fais là, pourquoi t’attends devant la porte – et malgré le vacarme étouffé, malgré la musique et les cris, il croit discerner des pas qui se rapprochent, ce qui se confirme lorsqu’il entend le loquet tourner et voit d’abord la porte s’ouvrir, puis les bras de Thomas aussi, Thomas qui l’enlace, puis fait un pas en arrière, comme pour mieux l’observer, ça fait longtemps; ça fait longtemps, oui, Maxime n’a rien d’autre à lui répondre, il ne pense qu’à cela depuis qu’il a reçu son message – je reviens de voyage, j’aimerais bien organiser une petite fête et vous revoir – revoir les autres, ils sont déjà tous là, c’est ce que Thomas lui dit, t’es le dernier, tu peux poser ta veste dans la chambre, tu sais où est le frigo, tu veux quelque chose à boire; Maxime n’est pas sûr de savoir s’il s’agit de questions ou d’affirmations, ouais, je suis en retard, désolé; t’as pas pris ton destrier? mon destrier? t’es pas venu en vélo? ah ouais, non, je l’ai laissé à la maison, je suis venu à pied, je voulais marcher, et il continue sur sa lancée, traverse tout l’appartement de l’entrée au salon en passant par la cuisine, ponctuant ses phrases et ses salut ça va de checks, de bises, de mains serrées, de câlins, d’enchanté, de on s’est déjà vus quelque part? non, t’es sûre? jusqu’à se poser sur le dernier fauteuil de libre, à côté de celui où Dylan est déjà assis, avachi même, un verre à la main, ses fesses ont à peine le temps de toucher le tissu, que son voisin lui demande tu bois rien? bien vu, tu me gardes la place? il se relève et retourne à la cuisine, où il hésite longuement devant le frigo ouvert, jusqu’à sentir un frôlement contre sa hanche et un objet qu’on glisse dans sa poche, il se retourne, Elodie lui fait un clin d’œil, il plonge sa main dans la poche, en ressort une petite cuillère, sur son front apparaissent des plis, trois, comme les questions qui ne franchissent pas ses lèvres: que, quoi, pourquoi? elle met un doigt devant sa bouche, signifiant chut, silence, c’est un secret, puis un clin d’œil, c’est un jeu, dans sa main, elle tient une autre cuillère, qu’elle glisse dans la poche de quelqu’un d’autre, avant de lui dire, c’est juste ça, il faut les cacher; et ça a commencé comment? comme ça, je pense que l’alcool aide aussi; tout au long de la fête, qui est une fête normale, comme toutes les autres, dont il n’y a pas grand-chose à dire, si ce n’est qu’ils dissimulent tous des petites cuillères dans les poches, les capuches, les espaces entre les ceintures et les jeans, et qu’à chaque fois qu’ils pensent s’en être complètement débarrassé, il y en a toujours une autre qui apparaît par magie, cachée à un autre endroit, une soirée qui passe vite, et à mesure que les heures avancent, qui passe comme un film dont le caméraman aurait oublié de faire la mise au point, une soirée où ils dansent beaucoup, où les corps se frôlent plus que d’habitude, mais peut-être pas pour les raisons habituelles, Maxime sent ses paupières s’alourdir, ne se rend pas compte que c’est aussi le cas de ses poches, il dit au revoir à ceux qui sont encore debout, ils se promettent de se revoir bientôt, et sur le chemin du retour, chaque pas est marqué par un son métallique, Maxime cliquetique, comme un cow-boy avec des éperons inoffensifs dans les poches.
L’Institut littéraire suisse fête ses 20 ans (4/12)
A l’occasion de ses 20 ans, l’Institut littéraire suisse de Bienne (ILS) collabore avec Le Courrier qui publie une fois par mois, de janvier à décembre 2026, un texte de ses étudiant·es de deuxième et troisième année autour du thème de «La fête».
L’ILS fait partie de la Haute école des arts de Berne et offre un Bachelor en écriture littéraire.
