Israël exerce aujourd’hui son contrôle sur environ sept millions de citoyens juifs et sept millions de Palestiniens à travers l’ensemble du territoire israélo-palestinien. Au fil des décennies, un régime s’est progressivement constitué dans lequel l’accès à la terre, au statut juridique et aux droits varie selon la nationalité, l’appartenance ethnique et la localisation géographique.
Comme dans d’autres processus historiques de colonialisme de peuplement, de tels systèmes tendent, avec le temps, à devenir de plus en plus racialisés, coercitifs et corrosifs. Une tentative précédente de concilier l’existence d’un Etat juif avec les valeurs de la démocratie libérale a progressivement cédé la place à une forme de sionisme religieux, autoritaire et illibéral. Ces idées influencent désormais un large éventail d’acteurs politiques de droite – y compris des figures laïques –, et s’articulent de plus en plus autour de l’ethno-nationalisme, de la gouvernance illibérale et de la violence; une trajectoire peut-être inhérente à toute dynamique coloniale.
Le 37e gouvernement israélien, formé le 29 décembre 2022 par Benjamin Netanyahou – son sixième mandat – constitue l’un des gouvernements les plus explicitement marqués par le sionisme religieux de l’histoire du pays, avec plusieurs ministères clés détenus par des partis favorables à l’expansion des colonies et à la consolidation d’une souveraineté juive exclusive sur le «Grand Israël».
Mais cette évolution s’inscrit dans un processus plus ancien. Avant leur entrée dans la politique institutionnelle, de nombreux responsables issus du sionisme religieux ont milité au sein de réseaux idéologiques et d’organisations liées au projet colonial en Cisjordanie. Ils sont généralement formés dans des écoles religieuses sionistes, puis poursuivent leur parcours dans une yeshiva (établissement d’études religieuses) ou dans des cadres combinant études religieuses et service militaire. Après leur passage dans l’armée, beaucoup s’engagent dans l’activisme lié aux colonies, au sein de mouvements de jeunesse, d’organisations de plaidoyer ou encore de municipalités implantées en Cisjordanie. Des universités proposent aussi des cursus spécialisés, telles que l’université d’Ariel et l’université Bar-Ilan.
Au fil du temps, un réseau complexe s’est ainsi constitué, reliant municipalités locales, mouvements idéologiques, organisations de terrain, écoles, académies prémilitaires, ainsi que des organisations sionistes internationales et des fondations philanthropiques. Par ces canaux interconnectés, des individus passent d’un espace à l’autre et acquièrent une influence croissante au sein même des institutions israéliennes. Cela contribue à brouiller progressivement les frontières entre l’appareil d’Etat et les structures militantes du sionisme religieux liées aux colonies en Cisjordanie, jusqu’à faire apparaître une continuité de plus en plus nette entre les deux sphères que l’on peut qualifier d’«Etat profond».
La gouvernance locale de la Cisjordanie
Le système israélien de gouvernance des colonies en Cisjordanie s’articule autour de quatre grandes villes, représentant environ 226’000 habitants, ainsi que de six conseils régionaux et quatorze conseils locaux. Ensemble, ces structures administrent les services municipaux – éducation, infrastructures, urbanisme – pour une population totale d’environ 530’000 colons juifs répartis dans 150 localités et villages, auxquels s’ajoutent des dizaines d’«avant-postes illégaux», dont 121 nouveaux établis depuis le 7 octobre 2023.
Le projet vise à porter la population juive de Cisjordanie à un million d’habitants d’ici à 2050
Les 24 maires et élus de conseils locaux sont regroupés au sein du Conseil de Yesha, créé en 1980. Celui-ci agit comme un puissant lobby politique poursuivant plusieurs objectifs: «L’application de la souveraineté israélienne en Cisjordanie; atteindre le seuil d’un million d’Israéliens (juifs) vivant en Cisjordanie; développer les infrastructures économiques; doubler le nombre de touristes venus du monde entier et de toutes les religions; empêcher la création d’un Etat palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée.»
Le site internet du Conseil de Yesha indique que «l’année 2025 a constitué une année charnière pour les colonies israéliennes en Cisjordanie», avec des autorisations records de dizaines de milliers de logements, une nouvelle législation favorable à la souveraineté et des changements de politique qui ont accéléré le développement régional, notamment des subventions sécuritaires destinées aux conseils locaux et des avantages fiscaux accordés aux communautés menacées.
Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel en 2022, environ 69 nouvelles colonies ont été légalisées ou créées, y compris l’approbation du plan E1 près de Ma’ale Adumim, renforçant la continuité territoriale israélienne tout en compromettant davantage la possibilité d’un Etat palestinien. Ainsi, au cours de la dernière décennie, la population des colonies a ainsi augmenté d’environ 140’000 personnes, soit une croissance de 36%, particulièrement rapide dans les petites implantations.
Les investissements publics dans le développement par habitant sont environ 74% plus élevés qu’en Israël à l’intérieur de la Ligne verte. Naturellement, tous les ministères sont impliqués. Les plans de travail des différents ministères témoignent d’une implication coordonnée et multisectorielle dans les projets liés aux colonies en Cisjordanie. Le Ministère de la construction et du logement inscrit explicitement l’expansion des colonies dans sa réponse à la crise du logement, avec pour objectif d’accroître l’offre de logements en Cisjordanie. […]
Le rôle de Regavim
Regavim est une organisation influente, fondée en 2006 par des militants d’extrême droite, dont l’actuel ministre des Finances, Bezalel Smotrich, et Yehuda Eliyahu, l’actuel directeur de l’administration des colonies au Ministère de la défense. Ses objectifs coloniaux déclarés visent à préserver les terres juives et les ressources naturelles en Cisjordanie.
Parallèlement, elle mène des activités de lobbying parlementaire, et entre autres, elle a notamment joué un rôle majeur dans la promotion de la réforme judiciaire, qui visait à limiter le pouvoir de la Cour suprême de réviser la législation et d’exercer un contrôle politique sur la nomination des juges. Au fil des ans, l’organisation a reçu des financements publics à la fois de l’Etat israélien (in 2018, 1 million de shekels – environ 340’000 dollars), des conseils régionaux de Cisjordanie comme Binyamin, ainsi que des dons privés (in 2024, environ 2 millions de shekels d’une entreprise américaine).
Regavim concentre une grande partie de ses activités autour de la surveillance des constructions palestiniennes, en particulier dans la zone C, afin d’intensifier l’application des lois et les sanctions contre les contrevenants en matière de construction grâce aux lois foncières et aux lois sur d’aménagement du territoire. A la suite des campagnes menées par Regavim, le Ministère des implantations et des missions nationales a alloué ces dernières années des millions d’euros aux initiatives de «surveillance communautaire» au niveau des conseils locaux, notamment des drones et des unités de patrouille chargés d’assurer une surveillance des terres et de signaler des violations présumées. Ces unités transmettent l’information directement aux autorités chargées de l’application de la loi au sein de l’Administration civile (dirigée par Smotrich), permettant la démolition rapide de ces structures.
En 2025, ces actions ont conduit à la destruction de 1269 structures palestiniennes dans la zone C, tandis que des centaines d’incidents violents provoqués par les colons ont mené à des blessures physiques ou à des dommages matériels et au déplacement partiel ou total de 22 communautés palestiniennes.
Après les élections de 2022, une nouvelle administration civile a été mise en place en Cisjordanie, avec l’«Administration des colonies» dotée de vastes compétences administratives, l’expropriation foncière, l’application des règles de planification et de contrôle de l’urbanisme en zone C, la légalisation des avant-postes, ainsi que la gestion des infrastructures liées à l’électricité, à l’eau, aux télécommunications et au réseau routier. Le 29 janvier 2026, dans une décision écrite par le juge Yael Vilner, la Cour suprême israélienne a non seulement rejeté les recours déposés par plusieurs ONG contestant ce transfert de compétences auparavant exercées par l’administration militaire, mais elle a aussi indiqué au gouvernement comment s’assurer de ne pas introduire de «changements illégaux», à savoir, la manière de préserver l’apparence d’une «occupation» plutôt que celle d’une «annexion».
L’annexion de 82 % de la Cisjordanie
En septembre 2025, Smotrich et l’administration civile du Ministère de la défense ont présenté des cartes de souveraineté prévoyant l’annexion de 82% des terres. Seules six enclaves palestiniennes sont colorées en vert, et séparées les unes des autres (les villes d’Hébron, Ramallah, Jéricho, Naplouse, Tulkarem et Jénine). Le projet vise également à porter la population juive de Cisjordanie à un million d’habitants d’ici à 2050, tout en assurant une «continuité territoriale» israélienne à travers l’ensemble du territoire occupé de la Cisjordanie palestinienne. Cela indique clairement que la période post-7 Octobre a considérablement accéléré les politiques d’expansion de la colonisation à une échelle sans précédent.
Entre février et mai 2026, y compris pendant la guerre avec l’Iran, Israël a intensifié sa politique de colonisation et de développement des infrastructures en Cisjordanie. En février, le gouvernement a élargi les pouvoirs d’application de la loi permettant davantage de démolitions et d’expropriations liées à l’expansion coloniale dans les zones relevant de l’Autorité palestinienne, avec en parallèle des déclarations appelant à une plus grande consolidation et même à une «migration» palestinienne.
En mars, la construction d’une nouvelle colonie près de Naplouse a commencé, tandis que le cabinet de sécurité approuvait discrètement la création de 34 colonies supplémentaires (révélés publiquement en avril). En avril, de vastes projets industriels et résidentiels d’expansion sont lancés, accompagnés de plans visant la construction de dizaines de milliers de nouveaux logements et une augmentation massive de la population dans la zone. Fin avril, le gouvernement a intégré le système national de coordination des infrastructures à l’administration civile afin d’accélérer la planification et la construction en Cisjordanie. Début mai, environ 270 millions d’euros ont été alloués pour les routes et les infrastructures desservant les nouvelles colonies. JUSTICE INFO et ESPRIT