Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Le retour de l’entre-soi blanc

Alors que l’administration Trump réduit drastiquement les quotas mondiaux de réfugié·es pour 2026, de nouveaux passe-droits bénéficient à la population blanche sud-africaine. Selon l’historien John Broich, cette décision réactive l’idéologie de nations anglophones qui se définissaient au XXe siècle comme des «pays d’hommes blancs».
Des manifestant·es rassemblé·es à l’aéroport de Washington-Dulles, le 12 mai 2025, lors de l’arrivée du premier vol d’Afrikaners admis comme réfugiés, dénoncent la politique migratoire de préférence raciale menée par l’administration Trump. KEYSTONE
États-Unis

La blancheur de peau semble faire office de titre d’immigration officiel aux yeux du gouvernement des Etats-Unis. Fin 2025, l’administration Trump a drastiquement réduit le plafond annuel des admissions de réfugié·es, le fixant à 7500 pour l’exercice budgétaire 2026, contre 125’000 en 2024 sous l’administration Biden. Ce seuil historiquement bas exclura des milliers de demandeur·euses d’asile fuyant la guerre et les persécutions à travers le monde, comme les victimes de la répression talibane en Afghanistan ou la minorité rohingya au Myanmar, confrontée à des violences de masse documentées.
Ce nouveau quota profitera pourtant en priorité à la population sud-africaine blanche, connue sous le nom d’Afrikaners. Le Département d’Etat déploie actuellement les infrastructures nécessaires pour traiter 4500 demandes d’asile mensuelles émanant d’Afrikaners, un rythme qui dépasserait largement le plafond mondial fixé par l’administration.

L’administration Trump justifie sa politique en invoquant des persécutions raciales. En mars 2025, Elon Musk, originaire d’Afrique du Sud, publiait sur X qu’«un parti politique majeur en Afrique du Sud [promouvait] activement le génocide des Blancs». Le président Donald Trump a abondé dans son sens. «Ils se font tuer», avait-il déclaré en mai 2025. Rejetant la faute sur les médias d’information, il avait ajouté: «C’est un génocide qui est en train de se produire et dont vous, les journalistes, vous refusez de parler.» Tucker Carlson avait passé des années sur Fox News à défendre l’idée que des Sud-Africains blancs étaient assassinés en masse. Visiblement, Trump l’écoutait. La thèse du «génocide blanc» est ainsi passée de sites web marginaux à la télévision par câble, pour finir au Bureau ovale.

En tant qu’historien qui a passé des années à étudier comment la suprématie raciale est transformée en politique publique, j’estime que ces affirmations valent la peine d’être examinées attentivement. Les chiffres ne soutiennent pas les allégations. Sur une période d’un an, en 2023-2024, AfriForum, une organisation de défense des droits civiques des Afrikaners, a enregistré 49 meurtres d’Afrikaners. Cela représente 0,2% des 27 621 meurtres recensés sur la même période dans tout le pays. Comme l’a conclu l’Institut d’études de sécurité (ISS) de Pretoria, «l’idée qu’un ‘génocide blanc’ se déroule en Afrique du Sud est totalement fausse.»

Une fiction bien utile

Le «génocide blanc» est le cri de ralliement contemporain d’un projet vieux de plus d’un siècle: faire en sorte que les nations anglophones restent blanches. Cette rhétorique persiste parce qu’elle est utile. Les théories sur le «génocide des Blancs», en partie enracinées dans la crainte de voir les populations non blanches croître alors que les populations blanches diminuent, sont un concept clé de l’extrême droite depuis des décennies. Mais, bien avant cela, cette peur était appelée la «théorie du grand remplacement».

Les groupes de pression afrikaners ont réussi à intégrer leur cause au sein d’un réseau transnational d’extrême droite, érigeant l’Afrique du Sud en avertissement pour les Etats-Unis et l’Europe. Le mythe afrikaner est censé servir de mise en garde: les Blancs seraient déjà opprimés en Afrique du Sud, et le même sort attendrait les Blancs partout ailleurs si rien n’est fait. Cela s’inscrit dans une histoire spécifique, que j’ai retracée dans mon dernier livre White Supremacy: A Short History [La suprématie blanche : une courte histoire].

Certaines colonies de peuplement anglophones s’identifiaient explicitement comme des «pays d’hommes blancs». Et au début du XXe siècle, elles ont coordonné des restrictions d’immigration pour le rester, à travers une succession de lois adoptées en Australie, au Canada, en Nouvelle-Zélande et aux Etats-Unis entre 1901 et 1924. Comme je le montre dans le livre, ces lois étaient les rouages d’un réseau idéologique interconnecté, où les idées et les individus circulaient entre des pays qui se considéraient comme les avant-postes d’une même civilisation blanche.

L’Australie a adopté à partir de 1901 des lois sur l’immigration qui interdisaient en grande partie l’accès aux personnes originaires d’Asie de l’Est, d’Europe de l’Est et des îles du Pacifique. En 1901, le procureur général Alfred Deakin a justifié ces restrictions devant le Parlement au nom de «la pureté de la race». Au cours de ce même débat de septembre 1901, un autre membre de la Chambre australienne a prévenu que le pouvoir politique des Noirs aux Etats-Unis offrait une leçon de prudence: «La population noire s’y est accrue à un tel point, et a acquis une telle influence, que les juristes et les hommes d’Etat locaux s’inquiètent et l’observent avec crainte.»

La loi canadienne sur l’immigration de 1910 a donné au gouvernement le pouvoir d’exclure «toute race jugée inadaptée au climat et aux exigences du Canada», mettant en œuvre ce que les historiens appellent la politique du «Canada blanc». L’objectif était de limiter l’immigration aux «agriculteurs sains, blancs, de préférence britanniques ou américains». Au début des années 1920, la plupart des personnes non blanches étaient catégoriquement exclues.

L’amendement de 1920 modifiant la loi sur les restrictions de l’immigration de la Nouvelle-Zélande exigeait des permis d’entrée pour toute personne «qui n’était pas de parents britanniques ou irlandais», établissant ce que les contemporains appelaient une politique de la «Nouvelle-Zélande blanche».

Les Etats-Unis ont adopté leur propre loi sur l’immigration en 1924 pour préserver ce que leurs partisans appelaient une «race nordique» et «non altérée», en limitant l’immigration en provenance d’Europe du Sud et de l’Est et en interdisant complètement l’accès à la plupart des Asiatiques.

Une peur partagée

L’Afrique du Sud faisait partie de ce réseau. La carrière d’un eugéniste (qui défendait la théorie selon laquelle les humains peuvent être améliorés par la reproduction sélective des populations) montre comment cela fonctionnait. Harold Fantham, qui a vécu de 1876 à 1937, a fait ses études à Londres, enseigné la zoologie à Cambridge, puis s’est installé en Afrique du Sud en 1917. Là, il a joué un rôle de premier plan dans la promotion des restrictions migratoires fondées sur la race, arguant dans le South African Journal of Science en 1924 que l’objectif était de «préserver notre nation de la détérioration raciale». Il a salué la loi étasunienne de 1924 qui excluait «les idiots, les faibles d’esprit, les indigents» et a admiré les lois allemandes sur la stérilisation forcée. Il est devenu président de l’Association sud-africaine pour l’avancement des sciences. Fantham a diffusé ses idées à travers le monde anglophone, s’inspirant au passage des modèles américains et allemands.

Derrière toutes ces restrictions se cachait une crainte partagée: celle de voir le nombre croissant de personnes non blanches submerger les populations blanches. Les eugénistes s’imaginaient une course à la natalité que les Blancs étaient en train de perdre. Ils pensaient que la démocratie elle-même était un handicap, car un nombre accru d’immigrants non blancs pouvait se traduire par davantage de votes non blancs.

Le président Woodrow Wilson, qui a rétabli la ségrégation au sein de la fonction publique fédérale des Etats-Unis après son entrée en fonction en 1913, partageait cet avis. Son cadre intellectuel était explicite. Comme il l’écrivait dans The Atlantic en 1889, seules les «races purgées de leurs passions barbares» pouvaient se voir confier l’autonomie politique.

La blancheur comme preuve de citoyenneté

Le programme en faveur des Afrikaners réactive cette logique. Il traite la blancheur de peau comme un statut de réfugié et présente une ancienne classe dirigeante coloniale comme des victimes. Cela s’inscrit parallèlement à une campagne d’expulsion ciblant des personnes qui, selon le président, «empoisonnent le sang de notre pays». Les pays qui se sont coordonnés il y a un siècle pour construire des nations blanches accomplissent à nouveau le même travail, avec les mêmes outils. La majorité des personnes subissant des violences en Afrique du Sud sont des Sud-Africain·es noir·es. Elles ne sont pas invitées aux Etats-Unis en tant que réfugié·es. Et pendant que l’administration Trump met en place un accueil fondé sur la race pour les Sud-Africain·es blanc·hes, elle construit également un appareil de répression basé sur la race.

En septembre 2025, par 6 voix contre 3, la Cour suprême a statué dans l’affaire Noem c. Vasquez Perdomo que les agents fédéraux pouvaient utiliser «la race ou l’appartenance ethnique apparente» comme critère d’interpellation dans le cadre de vérifications de statut migratoire. Les critiques qualifient les détentions qui en résultent de «contrôles Kavanaugh», en référence au juge Brett Kavanaugh, rédacteur de l’opinion concordante. Comme l’a formulé la juge Sonia Sotomayor dans son opinion dissidente, «nous ne devrions pas avoir à vivre dans un pays où le gouvernement peut appréhender quiconque semble latino, parle espagnol et paraît occuper un emploi à bas salaire.»

Désormais, la blancheur de peau fait office de sauf-conduit dans les rues des villes américaines. Elle garantit aux Afrikaners une procédure d’entrée accélérée. A l’inverse, une peau plus foncée expose les citoyen·nes à un contrôle d’identité.

John Broich est professeur associé d’histoire à la Case Western Reserve University (Cleveland, Etats-Unis) et auteur de White Supremacy: A Short History (Cambridge University Press, 2026).
Cet article est paru sous le titre «US refugee policy for white South Africans is part of a century‑long effort to keep some English‑speaking nations white», en version annotée, dans The Conversation (United States edition).
Traduction: CO, révisée par IA.