Face à l’impact des réseaux sociaux sur les mineurs, la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ) recommande l’éducation citoyenne plutôt que l’exclusion1>CFEJ, «Interdire les médias sociaux? Une solution apparemment simple à un problème complexe», nov. 2025.. Or, une pétition lancée en 2025 par l’association suisse NextGen4Impact a récolté 89’000 signatures en faveur d’un âge minimum pour l’accès aux réseaux sociaux. Parallèlement, aux Etats-Unis, les géants de la Tech font face aux poursuites d’au moins 3000 «familles survivantes», marquées par le suicide ou autres séquelles graves d’un enfant imputées à l’exposition aux contenus nocifs des réseaux. L’instinct des signataires de la pétition suisse et la tragédie vécue par ces parents étasuniens contrastent radicalement avec l’analyse de la CFEJ.
S’appuyant sur une pléthore d’études et une opinion de l’ONU2>ONU, Comité des droits de l’enfant, Observation générale no 25 (2021)., la Commission conclut, pour l’essentiel, que la solution réside dans l’éducation et l’accompagnement des enfants. Pourtant, les parents se retrouvent démunis face à des algorithmes addictifs, n’ayant ni le temps, ni l’expertise – ni parfois le désir – de maîtriser de prétendus «contrôles parentaux» pour assurer un «accompagnement» constant. Les documents internes produits lors des deux récents procès3>rts.ch, «Meta et YouTube condamnés», 25 mars 2026. contre Instagram et YouTube confirment l’acharnement du BigTech dans la quête de bénéfices mirobolants – au détriment de la santé mentale et de l’attention de nos jeunes.
Il est temps de revenir à quatre réalités fondamentales: le jeu physique en interaction directe est un besoin vital pour le développement social des enfants; les risques associés aux réseaux sociaux sont réels et importants; les enfants et les ados n’ont pas la même maturité; enfin, la porte d’entrée de ces dangers est le smartphone.
Jonathan Haidt, psychologue social, plaide pour un rejet de l’enfance «basée sur le smartphone» et le retour à l’enfance «ancrée dans le jeu». Il rappelle que le développement du cerveau et des compétences, tant sociales que physiques, de l’enfant dépend du jeu libre. C’est par le jeu synchronique qu’on apprend à former des liens et à observer les codes sociaux. A l’opposé, les mal nommés réseaux «sociaux» – asynchrones et superficiels – nous privent de ces apprentissages essentiels. Malheureusement, c’est précisément lors des âges formatifs, où les leçons apprises et les identités prennent racine, que les jeunes commencent à déporter leur vie sociale sur le smartphone4>Haidt, Jonathan, Génération anxieuse, Les Arènes, 2025..
L’ONU, dans l’avis déjà mentionné, rappelle elle aussi que les technologies numériques peuvent avoir un impact délétère «pendant les périodes critiques de croissance neurologique que sont la petite enfance et l’adolescence». Elle souligne par ailleurs que le jeu physique est un droit fondamental, qui ne saurait être remplacé par des jeux virtuels.
La CFEJ présente les risques numériques de manière confuse: ils ne seraient qu’un «défi» à surmonter par la résilience individuelle. Bien que qualifiés d’«omniprésents», ils ne constitueraient pas un danger immédiat: en somme, il s’agit d’une «menace» qui nécessite notre attention «comme société», mais on laisse à chaque parent le soin d’apprendre à «gérer» les contenus dits «problématiques».
Or, un rapport de 2025, analysant 11 milliards d’activités numériques sur des comptes de réseaux sociaux autour du monde, révèle l’ampleur des dégâts chez les millions de jeunes concernés. Le cyberharcèlement concerne 70% des pré-ados et 79% des ados; la dépression respectivement 45% et 51%; l’anxiété 23% et 48%; les pensées suicidaires 37% et 64%; les prédateurs 4% et 7%. Quel autre produit aussi dangereux serait admis sur le marché?
Enfin, il convient de distinguer l’enfant de adolescent, et l’interdiction pure du simple report. Les cerveaux des pré-ados et des ados étant à des stades de développement différents, il n’est pas exagéré de proposer des protections différenciées. Exiger une certaine maturité avant la création d’un compte de réseau social est tout aussi raisonnable que de reporter l’âge d’acquisition du smartphone. C’est pourquoi de plus en plus de parents s’organisent en groupes solidaires pour retarder l’accès à ce portail à internet, où l’enfant peut errer seul.
Contrairement à l’idée reçue, limiter l’accès des enfants aux réseaux sociaux n’est pas une mesure technophobe. C’est le constat lucide que ces réseaux comportent des risques auxquels on n’exposerait jamais un enfant dans le monde physique. Nos décisions doivent s’ancrer dans les vrais besoins de nos jeunes: vive la vie!
Notes