Près de quarante ans après la disparition de Simone de Beauvoir – le 14 avril 1986 –, il convient d’interroger les évolutions du féminisme.
On s’accorde à distinguer quatre vagues de féminisme: la première apparaît avec les Lumières, la deuxième au moment des premières suffragettes dans la seconde moitié du XIXe siècle, la troisième – dont Beauvoir est une figure majeure – au cours des années 1970 et la quatrième avec le mouvement #MeToo, la visibilisation et la dénonciation des féminicides, la promotion du langage inclusif, etc.
On doit à l’autrice du Deuxième Sexe (1949) une critique résolue d’institutions comme la famille, le mariage ou encore la maternité minéralisée en destin; on lui doit aussi une formule décisive sinon définitive: «On ne naît pas femme: on le devient» – formule antinaturaliste détachant le genre (socialement construit) du sexe (biologique). Si cette conviction constitue l’une des sources primordiales des «études de genre», l’héritage de Beauvoir n’échappe pas à la critique contemporaine. La théorie queer, par exemple, tient désormais le genre lui-même pour «fluide»; la théorie intersectionnelle et le féminisme postcolonial considèrent la réflexion de l’existentialiste française comme par trop occidentalo-centrée; enfin, les féministes marxistes jugent son matérialisme insuffisant.
Empruntons cette dernière perspective et quittons quelque peu le sillage de Beauvoir. Dans Du pain et des roses. Appartenance de genre et antagonisme de classe sous le capitalisme (2023), la militante trotskyste argentine Andrea D’Atri entend réactualiser le débat entre féminisme et socialisme; elle fait sien le discernement marxiste entre exploitation et oppression. Si le premier terme qualifie la captation par le Capital de la survaleur produite par les travailleur·euses, le second dit la domination d’un groupe par un autre pour des raisons culturelles, ethniques, de genre ou d’orientation sexuelle. Bien que résolu à combattre l’oppression comme l’exploitation, le marxisme ne met pas sur le même plan les distinctions de classes et les autres différences. De fait, «l’appartenance de classe ne peut pas être simplement ajoutée aux autres identités multiples, car elle constitue le noyau autour duquel ces autres appartenances s’articulent et acquièrent leur définition concrète» (D’Atri). Ainsi quand l’avortement était interdit sous nos latitudes, la loi générale n’avait pas les mêmes conséquences selon l’inscription sociale des concernées: certaines pouvaient accéder à un avortement clandestin mais professionnel dans une clinique privée tandis que d’autres passaient entre les mains de «faiseuses d’anges» aux pratiques souvent plus funestes.
Paraphrasant le marxiste anglais Terry Eagleton (The Illusions of Postmodernism, 1996), D’Atri relève encore que «s’il est vrai que personne n’a une pigmentation particulière de la peau du fait que d’autres en ont une différente, s’il est vrai que personne n’a un sexe particulier parce que d’autres en ont un différent, il est en revanche certain que des millions de personnes sont dans la position de salariés parce qu’il existe un nombre restreint de familles dans le monde qui concentrent en leurs mains les moyens de production». Aussi, seule une révolution sociale remettant en cause le rapport d’exploitation est-elle susceptible d’assurer les conditions de possibilité de «l’élimination de toutes les hiérarchies et valeurs avec lesquelles se colorent les différences».
Du pain et des roses revient sur le soulèvement d’Octobre 1917. La subordination des femmes dans la sphère de la reproduction se reportant dans le monde de la production, les militantes et militants bolcheviks soutinrent alors que la libération des femmes passerait d’abord par leur intégration à la production sociale et à la vie publique. Or, pour advenir vraiment, cette intégration exigeait non pas seulement tel ou tel décret formel mais également et surtout l’élimination réelle du travail au foyer par la création d’une «économie domestique communale» au moyen de garderies, laveries, cantines et maisons collectives.
Dans sa préface à l’édition argentine de 2013, notre autrice se veut optimiste s’agissant de l’articulation des revendications classistes et de genre: «Pour la première fois dans l’histoire, note-t-elle, cette nouvelle période de crise capitaliste rencontre une force de travail hautement féminisée (…). Dès lors, nous avons dès à présent la passionnante tâche de dépasser le divorce entre la classe travailleuse et les mouvements sociaux émancipateurs.» L’enjeu de ce dépassement est stratégique.
Illustrons ce dernier point en opposant, par exemple, le féminisme socialiste au féminisme – en vogue aujourd’hui – de la différence. Celui-ci prône parfois un monde de femmes sans contamination de la masculinité. Pour D’Atri, cette option politico-sexuelle séparatiste accuse encore la «fragmentation sans précédent» du monde du Travail et ménage la gouvernance néolibérale laquelle a beau jeu d’exalter les différences et d’en tirer profit: «Le capital intègre, réabsorbe, inclut et neutralise les différences, les commercialise, comme des positions de désir de consommateurs variés et divers.»
En conclusion, le féminisme révolutionnaire nous rappelle utilement que si l’on doit toujours s’astreindre à saisir la singularité d’une situation, on gagne à y adjoindre un discours propice stratégiquement.