Chaux-de-Fonnier de 53 ans, Olivier Perrinjaquet a œuvré une semaine fin décembre 2025 comme commis bénévole pour Refugee Community Kitchen (RCK) sur le littoral calaisien. Cette organisation britannique cuisine chaque jour des repas variés pour les exilé·es en transit et les personnes précaires à Calais, Dunkerque et Londres, avec plus de deux millions de portions servies depuis 2015. Avec le parler sans fard du quotidien, l’auteur livre six récits d’une expérience solidaire qu’il renouvellera en mai prochain. (1/6)
C’est le matin. Simeon ou Catlein nous donnent les tâches à accomplir pour remplir in fine les gamelles qui nourriront des ventres vides. Un rituel. Chaque jour, certains arrivent, d’autres sont partis. Alors chacun se présente. Avec le souci que tous puissent être interpellés avec le genre qui leur convient. Simeon, he/him; Catlein, she/her; Ama, he/her. Bon, j’ai toujours pas complètement compris toute l’affaire mais peu importe. Les instructions données, tout le monde se dirige vers les places de travail. On coupe cent kilos d’oignons, on les hache, on coupe deux cents kilos de courges, des patates, de l’ail. Tu coupes des oignons et t’as besoin de pisser? Tu vas pisser et quand, de retour, ta place est prise, tu en prends une autre. Tu fais la vaisselle, tu pèles des bananes pour les pancakes, t’essuies la vaisselle, tu vas fumer une clope. Ça mouline sans ordre particulier, c’est efficace sans qu’on le demande, c’est beau. Plus rien à couper? T’inquiète, on nettoie tout, on frotte au son puissant d’enceintes poussées à coin. Il y a toujours un truc à faire ou ne pas faire. J’aurais jamais pensé aimer bosser à ce point. En même temps, à ces températures polaires, c’est le seul moyen d’avoir chaud. Puis les cuistots balancent tout le bazar agrémenté de toutes sortes de condiments dans d’énormes cuves qui fument et enveloppent l’atmosphère aussi chaude que glaciale d’une odeur épicée.
C’est midi. Nous aussi on a besoin de bouffer. On mange les restes d’hier. Ce qu’ont mangé les migrants la veille. Alors on sait qu’on ne leur balance pas de la merde. C’est goûtu, parfumé, nourrissant. Les légumes sont mélangés à des légumineuses, le tout assaisonné de main de maître. Un café, un thé et retour au turbin.
Ça recoupe, relave, refrotte. Et ça discute, échange entre deux coups de couteau, deux coups de cuillère à pot. «From where are you? – Frankfurt. – Verdammte Scheissdreck, du also sprichst Deutsch? – Ja genau. Und du Woher kommst du? – Aus verdammte Schweiz!» And then everything ends in English, the main language in this cosmopolitan spot.1> En français approximatif (ndlr): «Tu viens d’où? – Francfort. – Bordel, tu parles allemand, alors? – Ben ouais. Et toi, tu viens d’où? – De cette foutue Suisse!» Et puis tout se finit en anglais, la langue reine de ce lieu cosmopolite. On va pas se mentir, il y a plus de jeunes que de vieux dans cette auberge espagnole. Une proportion inverse à la pyramide des âges des pays dont chacun provient. Tant mieux, l’ambiance est d’autant plus agréable, bienveillante, inclusive quoi. Des putains de wokes, ouais. Oui, des gens qui ont envie de donner, d’échanger dans une fraternité qui ne semblait plus être que gravée sur le fronton figé des hôtels de ville de France.
Tout un tas de malades mentaux qui ne veulent étonnamment plus de ce vieux monde pétrifié, moribond, de cette odeur putride qui émane du fonctionnement crasseux de ce capitalisme omniprésent. Des malades mentaux qui n’ont pas envie de vivre morts.
Les Allemands nous invitent pour fêter la nouvelle année qui ne risque pas d’être préférable à la précédente. Mais il est des usages auxquels chacun souscrit. Picole, échanges d’autant plus simples. On raconte son parcours, les raisons de sa présence en cet endroit aussi improbable pour un·e Ecossais·e que pour un·e Allemand·e, un·e Espagnol·e, un·e Suisse, un·e Italien·ne ou un·e Tunisien·ne. Tout ça finit tard et dans un état partagé de défonce plus ou moins modérée.
Le lendemain, retour au taf avec des gueules de vainqueurs. La coupe des légumes se passe un peu moins bien. Les couteaux coupent aussi bien les légumes que les doigts. A midi, il n’y a plus de sparadraps, il faudra faire un peu gaffe cet après-midi. Le froid fait son office et rend chacun plus lucide. On a changé d’année mais tout reste à faire. Il reste à faire une révolution pour ne plus avoir à aider ces gens qui auraient préféré rester chez eux, auprès de leur famille, de leurs amis, des odeurs qu’ils ont quittées contraints par les circonstances. Il reste à abattre ce putain de capitalisme de sa mère. Et organiser un nouveau Nuremberg pour juger les milliardaires et leurs petits lieutenants politiques dont la responsabilité dans le désastre humain de la migration est écrasante.
Notes