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Cent vingt sur un bateau

Sur le pont de l’Ocean Viking

Deux sauvetages. Cent personnes sur le pont, en sécurité. Elles et ils viennent du Soudan du Nord. Du Soudan du Sud. Du Ghana. Du Bangladesh. Du Pakistan. D’Erythrée. De Somalie. D’Egypte. D’Afghanistan. Dix-neuf ont l’âge de mes enfants.

Toutes et tous ont été secourus dans la même journée. Certain·es très tôt le matin, d’autres en fin d’après-midi, lors d’une journée extrêmement intense. Peu à peu, certain·es commencent à parler. A raconter. Leur vie. Les sévices. Leur départ.

A leur arrivée à bord, les personnes rescapées peuvent prendre une première douche. Rincer le fuel. Changer les vêtements trempés par la traversée. Les corps portent des traces. Certaines sont visibles. D’autres non.

Ils et elles sont cent, tous et toutes vêtu·es de la même manière. Epuisé·es par ce qu’ils et elles ont traversé.

Il est midi et nous venons de préparer vingt litres de couscous. Nous leur servons. Je croise des regards. C’est un premier lien. Il est déjà intense.

Comment retrouver un peu de confiance après tout ce qui a été traversé? L’après-midi commence. Je sors des livres. Des jeux de société. La plupart dorment. Nous commençons à discuter. Un anglais approximatif. Des gestes. Quelques mots d’arabe. Je découvre des personnes, des vies, des peurs, des comportements. Des sentiments mêlés. Déjà, je sens cette proximité étrange qui naît entre nous.

Ils et elles ne sont pas cent. Nous ne sommes pas vingt. Nous sommes cent vingt. Et nous allons apprendre à vivre ensemble pendant quelques jours.

Un port nous a été attribué: Ancona. Cinq jours de navigation inutile. La Sicile était si proche. Nous repartons donc pour des jours de transit. Cette fois, nous sommes cent de plus. Cent sourires à voir. Cent vies dont nous allons prendre soin, en leur apportant un soutien psychologique et médical, mais aussi des activités de protection, tout au long du voyage.

Je me réveille très tôt. Je descends préparer le petit-déjeuner pour nos cent invité·es. Quelques dizaines de minutes plus tard, la vie reprend sur l’Ocean Viking. Nous distribuons les gâteaux. Les cafés.

Il est huit heures. Nos regards se croisent sur le pont. Il a probablement cinquante-cinq ans. Il vient du Pakistan. Il me dit merci. Comment répondre quand on vient de vivre cette situation folle: sortir quelqu’un de l’eau, l’arracher à la mort? J’imagine le courage qu’il lui a fallu pour dire simplement ce mot.

Je lui tends la main. Nous nous présentons et nous servons un café. Nous nous asseyons. En silence. Nous sommes juste là. A deux.

A dix heures, nous vérifions les téléphones qui fonctionnent encore. Nous les mettons à charger quand c’est possible. Il me tend le sien, enroulé dans un sac. Comme si toute une vie pouvait tenir dans ce bout de plastique. Il fonctionne encore. Il reste quelques pourcents de batterie. L’écran s’allume. Un fond d’écran: une famille. Lui au milieu. Nos regards se croisent. Le sien s’embue. Le mien aussi.

Plus tard, j’apprendrai quelques détails de sa vie. Des détails presque insignifiants à l’échelle de son existence. Mais à cet instant, au milieu de la mer, sur un bateau de sauvetage, sans aucune idée de ce qui arrivera ensuite, ils deviennent immenses.

Pendant cinq jours, chaque moment sur le pont ressemble un peu à celui-ci. Certain·es parlent beaucoup. D’autres très peu. A mes yeux, ce sont cent héros au milieu de la mer. Et j’ai eu la chance de les rencontrer.

Embarqué sur l’Ocean Viking, Elliot Guy, directeur général de SOS Méditerranée Suisse, livre son carnet de bord. Entre récits de sauvetages et analyses politiques, il éclaire les réalités humaines et les enjeux de l’urgence en Méditerranée centrale. Une série de six chroniques à retrouver chaque vendredi.

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