Encore une fois, l’histoire bégaie. Depuis l’intervention militaire israélo-américaine en Iran, une question familière refait surface: que vont faire les Kurdes? Depuis un demi-siècle, à chaque séisme régional, ils sont convoqués, alliés potentiels, supplétifs espérés, variables d’ajustement souvent. Mais cette fois, la réponse se nuance. Les Kurdes voient dans la crise une possible fenêtre d’opportunité, tout en avançant avec une prudence méthodique. Le traumatisme est récent: en Syrie, l’abandon par les alliés occidentaux face aux offensives turques et l’armée syrienne reste une plaie ouverte.
Sur le terrain pourtant, une dynamique nouvelle émerge. Depuis le début de l’année, les mobilisations en soutien au Rojava [territoire autonome kurde du nord de la Syrie] et les célébrations de Newroz [nouvel-an kurde] ont dessiné une séquence rare: une convergence kurde au-delà des frontières et des divisions partisanes. Une forme d’unité nationale dont l’ampleur n’avait plus été observée depuis des décennies. Mais cette effervescence populaire ne se traduit pas encore en stratégie politique nationale claire. Car les leçons du passé pèsent. Alliances fragiles, promesses non tenues, revirements brutaux: les Kurdes savent le prix de l’improvisation. Alors ils temporisent. Participer, oui, mais à quelles conditions, et avec quelles garanties?
Le poids des Kurdes reste pourtant considérable. En Irak, ils ont été des acteurs clés de la chute de Saddam Hussein en 2003. En Syrie, leur rôle a été décisif dans la lutte contre Daech. En Iran, ils sont désormais regroupés dans une alliance de six organisations de plusieurs dizaines de milliers de combattants, constituant l’une des rares forces capables de contester, au moins localement, l’autorité de Téhéran. Mais cette capacité ne suffit plus. Les dirigeants kurdes refusent désormais d’être de simples instruments dans des stratégies qui les dépassent. La question n’est plus seulement militaire, elle est politique: que sera «l’après-régime»? Et surtout, est-ce qu’il y en aura un et quelle place leur sera accordée?
C’est là que le doute s’installe. Les scénarios qui circulent n’ont rien de rassurant. Le spectre d’un retour à une forme de monarchie inquiète. Pour beaucoup, ce serait rejouer les marginalisations passées. Troquer la théocratie contre une autre forme d’autoritarisme: le dilemme a des allures de piège. Dans ce contexte, les signaux venus de Washington et de Tel-Aviv – appels plus ou moins explicites à une mobilisation kurde en vue d’une éventuelle opération terrestre – suscitent autant d’intérêt que de méfiance. Rumeurs, tests politiques ou stratégie réelle: difficile à trancher.
Mais les réactions à Téhéran et Ankara rappellent une cons-tante: la question kurde demeure une ligne rouge. Sur le terrain, la pression est déjà tangible. Les frappes des Gardiens de la révolution iraniens sur Erbil [capitale de la région autonome du Kurdistan irakien] en témoignent. Les bases des combattants kurdes sont frappées; on compte plusieurs morts. Le message est clair: toute tentative d’alignement avec une intervention extérieure aura un coût immédiat.
Reste une donnée stratégique incontournable. En cas de basculement du régime iranien, une intervention terrestre serait difficilement évitable. Dans un tel scénario, les forces occidentales auraient besoin de relais locaux. Les Kurdes, comme les Baloutches ou les Azéris, apparais-sent alors comme des partenaires naturels: connaissance du terrain, implantation frontalière, capacité de mobilisation. Mais à quel prix? Car la question kurde dépasse le moment présent. Elle s’inscrit dans une histoire longue, celle d’un peuple sans Etat, pris dans les recompositions permanentes du Moyen-Orient.
Entre régimes autoritaires et alliances instables, les Kurdes ont appris à naviguer à vue. Ils ont tenté l’indépendance, expérimenté l’autonomie, esquissé des modèles politiques hybrides. A chaque fois avec des avancées réelles, mais aussi des revers brutaux. La séquence syrienne récente a ravivé une mémoire de trahisons. Elle a aussi renforcé une conviction: sans garanties politiques solides, toute alliance reste réversible.
D’où l’importance de la mobilisation actuelle. Des centaines de milliers de Kurdes, parfois des millions, se sont rassemblés ces derniers mois, du Kurdistan à la diaspora, autour d’un mot d’ordre: «un seul Kurdistan». Une unité qui s’impose, au moins dans la rue, et dépasse les clivages partisans. Reste à sa-voir si cette pression se traduira en stratégie politique. Les partis kurdes sauront-ils dépasser leurs divisions et transformer cette conjoncture en levier durable? Dans le tumulte iranien, une chose est sûre: les Kurdes ne veulent plus être de simples figurants. Ils entendent, cette fois, peser sur le cours de l’histoire.