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Le Courrier L'essentiel, autrement

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Haro sur Mélenchon

Nicolas Rousseau analyse l’offensive contre le leader de La France insoumise (LFI) à la suite de ses propos sur l’affaire Epstein, et alerte sur une dérive où la traque de l’antisémitisme dans le langage finit par nourrir l’essentialisme et le double jeu de l’extrême droite.
France

Jean-Luc Mélenchon aurait donc commis une infamie en ironisant sur ceux qui, contrairement à l’usage ordinaire, prononcent le nom d’Epstein à l’anglaise, Epstin; selon lui, ils voudraient par ce biais russifier le scandale.

Contacts avec des affairistes russes, recrutements de jeunes femmes venues de l’Est, nombre de milieux ont de fait voulu mouiller les services secrets de Poutine dans le dossier Epstein. Répondons-leur tout de même que si tel était le cas, les agences de renseignement américaines n’auraient pas laissé longtemps agir le personnage ni ne lui auraient accordé une certaine immunité. Et difficile aussi de ne pas penser qu’ils cherchent par là à détourner l’attention du public des graves responsabilités occidentales dans tout ce scandale.

Mais les adversaires de Mélenchon lui en veulent surtout d’avoir encore insisté sur la prononciation du nom d’Epstein à la française, lui reprochant d’avoir ainsi encouragé un antisémitisme rampant (ils auraient dû alors en saisir les tribunaux, ce qu’ils se sont pourtant gardés de faire).

Certes, ne soyons pas naïfs, tous les groupes complotistes utilisent cette affaire en se focalisant sur la consonance du nom en question. Et chez eux resurgissent-là les mêmes vieux clichés antisémites: tous les Juifs seraient de mœurs corrompues, très avides d’argent, intrigants et manipulateurs.

Mais cet essentialisme ici à l’œuvre se retrouve aussi justement chez ceux qui refusent de prononcer le nom d’Epstein autrement qu’à l’anglaise! En privilégiant telle prononciation plutôt que telle autre, ils ne font qu’accréditer l’idée qu’à tel nom seraient nécessairement liées telles ou telles représentations particulières. Or, quand moi je pense à Einstein, à Rubinstein ou à Wittgenstein (prononcés à la française), je ne vois rien de préétabli, je ne pense qu’à leurs actions et réflexions créatrices, et à rien d’autre, à rien en tout cas qui me les ferait croire rattachés à quelque groupe racialisé aux traits distinctifs. Pas plus d’ailleurs que je ne songe à renvoyer les méfaits d’Epstein à de prétendus caractères innés qui pourraient dépendre de son appartenance confessionnelle.

Cessons ici d’essentialiser; ce n’est évidemment pas parce qu’il porte un nom à connotation juive que le pédocriminel américain devrait nous intéresser, mais parce qu’il a commis des actes qui tiennent à son vécu, à son milieu et à son être particuliers, actes aussi répréhensibles au demeurant que s’ils émanaient d’un pratiquant de n’importe quelle autre religion.

Et en dénonçant de l’antisémitisme dans la façon d’articuler des noms, certains milieux ne font en fait que l’attiser, laissant croire qu’au regard des persécutions que la communauté israélite a subies dans le passé, il ne faudrait pas trop insister sur le patronyme possiblement connoté de tel de ses délinquants, ou alors le transformer: bref, parlant d’elle, nous devrions user d’un langage très précautionneux, sous peine de réveiller de vieux démons. Mais n’est-ce pas là justement le bon moyen de faire croire qu’elle bénéficie d’un traitement de faveur, cet argument constant des antisémites? Nous retrouvons cette même forme d’autocensure à l’œuvre dans d’autres contextes; risque d’être aussi considéré comme hostile aux Juifs celui qui souligne aujourd’hui l’influence du lobby pro-israélien sur nos dirigeants, qui dénonce un certain sionisme agressif ou les massacres commis par Israël à Gaza, qui se demande si Epstein n’aurait pas entretenu de liens avec le Mossad.

Et en s’acharnant sans nuances sur Mélenchon, nos bien-pensants offrent un boulevard à un Rassemblement national qui a aujourd’hui le culot de se présenter comme le seul vrai défenseur des Juifs, lui dont le président s’affichait récemment avec divers groupes européens identitaires, qui se refuse à reconnaître que Jean-Marie Le Pen était effectivement antisémite, dont un député employait un assistant acquis aux thèses nazies. Prêter une voix complaisante à ceux qui instrumentalisent l’antisémitisme à tout propos pour discréditer leur adversaire, c’est en réalité en relativiser la caractéristique majeure, c’est s’empêcher de combattre ce par quoi il débute toujours: l’enfermement d’un groupe humain dans de pseudo-critères prédéterminés (ethniques ou linguistiques), fût-ce sous prétexte de sa défense. Et ne nous y trompons pas, cette volonté de fragmenter la société reste l’apanage de tous ces groupes qui se réclament d’une prétendue pureté de notre civilisation ou de notre race.

Nicolas Rousseau est essayiste et écrivain, Boudry (NE).