«Ce serait un trop beau cadeau fait au Rassemblement national que de prétendre que tous les adhérents de la CR en sont des partisans.» C’est ainsi qu’Aurélie Trouvé, députée de La France insoumise, justifie sa présence sur un blocage de la Coordination rurale (CR) le mois dernier1>Reporterre, 9 janvier 2026, reporterre.net/Agriculteurs-a-Paris-que-fait-LFI-avec-la-Coordination-rurale. L’organisation écologiste les Soulèvements de la terre évoque, quant à elle, systématiquement la «récupération par l’extrême droite de la colère agricole»2>Soulèvements de la Terre, 9 janvier 2026, https://tinyurl.com/3zbse7yy. Un cadrage des mouvements agricoles récents semble ainsi s’imposer à gauche selon lequel il y existerait une «colère agricole» brute qui pourrait faire l’objet de tentatives de politisation antagonistes. Les mobilisations deviendraient alors un terrain de lutte politique pour faire pencher du bon côté des agricultrices et agriculteurs rassemblés par une colère commune. Ce cadrage reconduit une forme d’agrarisme (lire ci-dessous) qui paraît aussi politiquement risquée que scientifiquement infondée.
Des mobilisations victorieuses
Un aspect de la physionomie des mouvements agricoles, depuis celui de 2020 en Hollande, ne doit pas être négligé. Il s’agit de la disproportion entre la faible mobilisation de ces mouvements et leurs considérables échos médiatiques. Pour le mouvement de 2024, en France, des sources policières évoquent environ 20’000 participant·es pour quelque 480’000 exploitant·es agricoles. Après une semaine de mobilisation, des mesures sont annoncées par le premier ministre de l’époque, Gabriel Attal. Une réussite qu’envient bien d’autres mouvements sociaux y compris lorsqu’ils sont beaucoup plus massifs.
Cette observation peut être renouvelée partout en Europe, en commençant par les Pays-Bas où des manifestations fortement relayées politiquement ont eu lieu dès 2020, en Allemagne (2022-2024) ou encore en Pologne (2024-2025). Dans une chronique pour la New Left Review3>M. D’Eramo, Sidecar, «L’Europe profonde», 14 mars 2024, https://tinyurl.com/36ryyhus, le sociologue italien Marco D’Eramo tirait également ce constat de mobilisations incomparablement plus faibles que tout autre mouvement social, mais aussi incomparablement plus victorieuses. Pour D’Eramo, un des traits particuliers de ces mouvements tient à ce qu’ils figurent parmi «les rares mobilisations victorieuses des décennies récentes».
Et ces victoires vont, depuis 2020 et dans toute l’Europe, dans une seule et même direction réactionnaire: recul sur les normes de production écologique et le droit du travail, augmentation de soutiens financiers qui creusent les inégalités et renforcent les modèles dominants. Ainsi, le mouvement de 2020 aux Pays-Bas démarre en opposition à un programme gouvernemental de réduction de moitié du cheptel de rente. Une mesure rationnelle pourtant, au vu de l’exposition du pays à l’élévation du niveau de la mer et de la crise de l’azote qu’il traverse. Après quelques semaines de cortèges en tracteur, marche arrière gouvernementale: les 4 millions de vaches néerlandaises sont, si l’on ose dire, sauvées.
Rien, dans les victoires de ces mouvements, non plus que dans leurs revendications, ne vise ainsi à affronter les enjeux réels du maintien d’une production agricole en Europe: bilan carbone de l’élevage; vieillissement des chef·fes d’exploitation; concentration des terres; épuisement des ressources; condition du salariat agricole. Au contraire, comme on le voit dans l’exemple hollandais, ces enjeux sont méprisés comme des questions imposées sans justification depuis l’extérieur du monde agricole.
Changer le régime de la propriété
La figure emblématique de ces mobilisations est incontestablement celle de l’éleveur – moins souvent de l’éleveuse. Caroline van der Plas, fondatrice du BoerBurgerBeweging (Mouvement agriculteurs et citoyens), a été propulsée en politique par la mobilisation agricole néerlandaise de 2023. Avant de s’installer elle-même comme agricultrice, elle a été conseillère en communication de l’association néerlandaise des éleveurs de porcs. En France, Bertrand Venteau, Christian Convers ou Serge Bousquet-Cassagne, figures de proue de la Coordination rurale et très exposés dans les mobilisations, sont éleveurs. Ce n’est pas un hasard. L’élevage cristallise toutes les contradictions du système agro-alimentaire actuel. C’est dans ce secteur que les rémunérations sont les plus basses et que l’emprise des transformateurs et distributeurs est la plus violente. C’est dans ce secteur également que l’impact écologique et sanitaire des pratiques culturales est particulièrement désastreux, et fait l’objet de légitimes remises en question par certains groupes sociaux. Dans ces conditions, présenter le maintien de l’élevage tel qu’il existe aujourd’hui comme un combat identitaire et civilisationnel semble un moyen de dépasser ces contradictions.
D’autres voies concrètes de dépassement de ces contradictions existent cependant. Elles sont mises en pratique depuis longtemps désormais par des organisations professionnelles comme la Confédération paysanne en France ou l’Arbeitsgemeinschaft für bäuerliche Landwirtschaft en Allemagne. L’action de ces organisations a permis de créer des fermes où l’agrandissement foncier, l’endettement ou les horaires de travail peuvent être maîtrisés. Mais, pour être transformés en véritables politiques agricoles, ces modèles vertueux nécessitent des changements profonds des régimes traditionnels de la propriété foncière et de la transmission des exploitations, comme le remarque l’historien Alessandro Stanziani dans un récent article du média en ligne Analyse Opinion Critique4>AOC, 4 février 2026, aoc.media/analyse/2026/02/03/penuries-cerealieres-mauvaise-recolte-ou-speculations/. Et c’est précisément à quoi s’opposent les mobilisations agricoles des dernières années, en revendiquant le maintien d’un modèle inégalitaire qui s’effondre.
Dans ces conditions, soutenir ces mobilisations pour proposer des voies de politisation antagonistes à celles de l’extrême-droite paraît une tactique risquée. Il paraît légitime que les organisations professionnelles cités plus haut cherchent à profiter de l’attention médiatique pour mettre en avant leurs programmes progressistes. Le reste de la gauche, en revanche, devrait s’employer à dénoncer le caractère réactionnaire de ces mouvements et surtout à montrer que le monde agricole est pluriel et traversé par des intérêts divergents. C’est seulement ainsi que pourra se matérialiser un appui de l’ensemble de la gauche aux fractions progressistes de la paysannerie.
Qu’est-ce que l’agrarisme?
«C’est grâce à la notion d’unité paysanne que la bourgeoisie française a réussi à maintenir sous sa férule idéologique l’ensemble des couches les plus exploitées des campagnes» écrit Philippe Gratton dans Les paysans contre l’agrarisme (1973). Selon l’historien, l’agrarisme, c’est-à-dire l’unité paysanne, serait une construction de la bourgeoisie destinée à homogénéiser artificiellement un monde rural pluriel et aux intérêts matériels et politiques variés. Cette conception ne va pas de soi. En 1968, un autre historien du monde agricole, Pierre Barral, estimait au contraire, dans un ouvrage intitulé Les agrariens français de Méline à Pisani, que la paysannerie constitue une «force sociale profonde, celle des agriculteurs luttant pour défendre leur place dans la société industrielle». L’agrarisme ne serait donc pas une construction idéologique, mais la réalité d’un monde rural homogène face à l’industrialisation. C’est cette dernière position qui irrigue, jusqu’à aujourd’hui, la sociologie rurale française. Elle est cristallisée dans l’ouvrage célèbre du sociologue Henri Mendras, La fin des paysans (1967). L’ouvrage a été mis au goût du jour par Pierre Bitoun, en 2016, sous le titre Le sacrifice des paysans, clin d’œil malheureux au lexique de la Coordination rurale qui parle, depuis 1993, de «génocide paysan».
En Suisse, l’agrarisme prend la forme de l’Union suisse des paysans qui, dès sa création en 1897, revendique d’être l’unique représentante de la paysannerie. Sous l’égide d’Ernst Laur, son premier secrétaire, l’USP réalise de façon très précoce à la fois l’unité de la paysannerie – en dépit de configurations d’exploitations très variées – et son alliance avec la bourgeoisie industrielle5>Lire notre chronique «Carnets paysans» du 26 janvier 2023..
La France connaît une trajectoire différente, puisque l’unité paysanne y prend très tardivement la forme d’une organisation agricole autonome, avec la création de la Fédération nationale des exploitants agricoles (FNSEA) après la Deuxième guerre mondiale. L’hégémonie de cette organisation demeure aujourd’hui encore, malgré la concurrence de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale.
En Europe, la libéralisation des marchés agricoles au début des années 1990 semblait propice à briser la chape de plomb de l’agrarisme en accentuant les divisions matérielles du monde agricole. D’un côté, regroupée autour des syndicats majoritaires, une bourgeoisie agricole profitant du libre-échange et prête aux alliances avec la bourgeoisie industrielle. De l’autre, des producteurs et productrices de lait poussé·es à bout par les transformateurs industriels qui voient leurs conditions de vie se dégrader et leurs fermes disparaître. Les conséquences du libre-échange au niveau mondial pour cette deuxième fraction illustraient les revendications du mouvement altermondialiste, favorisant un rapprochement d’une partie de ces producteurs et productrices avec la gauche. Celui-ci aurait pu raviver la volonté de rupture de la gauche paysanne française des années 1970. Pourtant, vingt ans après les grèves du lait du début des années 2000, cette rupture de l’agrarisme ne s’est pas réalisée. Au contraire, c’est à son renforcement que l’on assiste dans le sillage des mobilisations agricoles des cinq dernières années (lire ci-dessus). FD/AH/MV
Notes