Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Politique de l’intelligence artificielle (II)

Chroniques aventines

La présente chronique fait suite à celle de vendredi dernier relative à l’abord techno-critique de l’intelligence artificielle. Le sociologue Juan Sebastián Carbonell (Un taylorisme augmenté, 2025) – sur qui nous nous sommes essentiellement appuyé vendredi – soutient que «la technologie n’est pas neutre», que son évolution n’est pas une histoire sans sujet, que celle-ci «est façonnée (…) par des rapports de pouvoir, de genre, de classe et de race», qu’elle est étroitement liée à des luttes entre visions et intérêts contradictoires pour l’obtention de ressources monétaires, d’équipements de recherche. En somme, «la technologie n’est pas politique sous certains aspects (son usage, par exemple), elle est politique en soi

Aussi Carbonell fustige-t-il certains auteurs «post-marxistes» insinuant que le numérique et l’IA pourraient devenir les vecteurs d’un «communisme de luxe» (Aaron Bastani, Communisme de luxe: un monde d’abondance grâce aux nouvelles technologies, 2021). Un «simple» changement de propriétaire ne saurait abolir les effets aliénants inhérents à ladite technologie: «De la même façon qu’il ne peut pas y avoir de chaîne de montage socialiste, parce qu’il n’y a rien de potentiellement émancipateur dans la dissociation entre la conception et l’exécution, il ne peut pas y avoir d’IA socialiste» (Carbonell).

Sur la base de ces constats, Un taylorisme augmenté plaide pour un renouveau luddite, pour le contrôle de la production par les travailleuses et les travailleurs et le contrôle démocratique de l’innovation. Ladite conclusion nous semble mériter considération. Prolongeons toutefois la réflexion en emboîtant le pas, à présent, d’un autre intellectuel (cité par Carbonell): Evgeny Morozov, chercheur étasunien d’origine biélorusse, auteur d’une forte contribution parue dans l’édition du Monde diplomatique d’août 2024.

Sous le titre «Une autre intelligence artificielle est possible», Morozov circonscrit avec précision la croisée des chemins devant laquelle se trouvent nos sociétés. Il rappelle la perversion congénitale de l’IA, sa généalogie étroitement reliée au complexe militaro-industriel, son conditionnement par des savants aux visions du monde très spécifiques – celles de mathématiciens, d’informaticiens et d’économistes aussi bien, ces derniers envisageant l’IA à l’instar du marché «comme une force autonome, autorégulatrice, à laquelle l’humanité serait bien forcée de s’adapter» (Morozov).

Une intervention résolue de la force publique, une sélection scientifiquement plus rigoureuse des datas doublée d’une supervision éthique plus exigeante pourraient sans doute accroître la qualité des productions de l’IA, mais jamais la carte et le territoire ne coïncideront et jamais de telles réformes ne parviendront à débrouiller le nœud de la question – «nœud» pour ainsi dire philosophique voire anthropologique…

Morozov revient sur ce moment nodal du choix fait par les élites politiques et économiques occidentales de viser une humanité augmentée plutôt qu’améliorée. Instruite par Warren Brodey – psychiatre, cybernéticien et hippie mort centenaire en août 2025 –, cette distinction capitale était commentée au même moment par le philosophe soviétique Evald Ilyenkov (né, comme Brodey, en 1924). Situé, lui, dans l’orbite du «marxisme créatif», Ilyenkov se passionna également pour les prérequis de l’amélioration, de la libération des capacités des individus et des collectifs dans la pensée socialiste et communiste.

Tandis que l’augmentation surfe le plus souvent sur nos angoisses, nos habitudes de consommation et de pensée, qu’elle nous prive de la dimension créative de nos activités au nom de l’efficacité, l’amélioration nous dote de nouvelles habiletés et féconde notre être-au-monde. Aussi la technologie peut-elle soit nous transformer en appendices, en opérateurs quasiment passifs de bécanes complexes, soit favoriser nos potentiels d’artisanes et artisans imaginatifs. Refusant de faire de l’être humain sa finalité, fixé sur la production, fétichisant celle-ci, le paradigme de l’augmentation débouche sur des machines qui tendent à atrophier nos aptitudes.

Les technologies intelligentes façon Brodey proposent, elles, un contrepied radical: nulle automatisation de l’humanité, nulle standardisation des modes d’existences, mais au contraire la conception d’interfaces réactives et interactives au service du développement humain, propres à enrichir nos goûts, à nous suggérer de nouveaux centres d’intérêt – autrement dit à «rehausser l’expérience humaine au lieu de l’amoindrir» (Morozov).

In fine, à lire Brodey, Ilyenkov et Morozov, l’enjeu ne semble plus d’influer sur les développements de l’IA pour qu’elle prenne, par exemple, un tour plus éthique, plus écologique ou devienne simplement plus fiable. L’enjeu ne semble pas même d’en socialiser la propriété mais bien de transformer la réalité sociale – histoire d’ouvrir à chacune et chacun, quels que soient son genre, son origine, sa classe, l’accès aux institutions, aux infrastructures et autres technologies émancipatrices susceptibles de favoriser «l’autonomie créatrice» et l’extension des facultés humaines. Par cette démocratisation sociale radicale, par le partage le plus large des savoirs et des cultures, le plein déploiement des capacités de l’Humanité sera plus assuré que par tout affinement d’une bécane informatique ou quelque «prompt» inspiré.

Mathieu Menghini est historien et praticien de l’agir et de l’action culturels (mathieu.menghini@sunrise.ch).

Chronique liée